Analyse proposée par Anne-Claire Orban, directrice de Média Animation asbl

Faire référence à l’humain ? à son rythme ? Pourquoi ? N’est-ce pas l’heure des débats à propos de la suprématie des machines autour des notions de capacités et potentialités d’outils dits intelligents ? Le futur n’est-il pas celui de ces technologies automatisées et automatisantes ?
La Semaine Numérique fait justement une pause. Un stop. Sur le présent ici et maintenant. Réaligner les réflexions, les temporalités : A quels rythmes le numérique nous fait-il vivre, socialiser, consommer, travailler ? Le rythme du numérique est-il adapté à celui de l’humain ? Quelles en sont les caractéristiques ? les frictions ? Ces temporalités sont-elles compatibles ?
Cette analyse introductive veut mettre en perspective différentes temporalités de l’humain mises au défi de l’équilibre avec les outils et les usages numériques : le temps du vivant, de l’identité, du relationnel et de la productivité.
Du BEAT au BIT, le vivant connecté
Le beat, terme anglais pour désigner le battement du cœur, est le temps de mesure inextricable au corps humain. Ancré dans des besoins physiologiques (manger, boire, dormir, …), le corps humain fonctionne selon des cycles biologiques, à l’instar de la nature qui nous rappelle cette temporalité cyclique par ses saisons, la succession du jour et de la nuit ou le cycle de l’eau. Le numérique, lui, file avec sa succession de 1 et de 0. Le binary digit, en abrégé le BIT, caractérise le numérique par des séquences algorithmiques linéaires.
Biologique ou mathématique, ces temporalités sont-elles inconciliables ? Ce serait oublier le développement de cet objet au poignet de près de 30% des wallons1 et dont 1 enfant sur 52 : la montre connectée. Symbole d’une capture du vivant, la montre connectée s’accroche au battement du cœur et à la respiration pour capter le rythme cardiaque, objectiver le sommeil (quantité et qualité), rendre compte des mouvements et des efforts, transcrire les symptômes physiques en attitudes à adopter (« Bougez, respirez »).
Connecter le vivant au numérique, et inversement : à quelles conditions ? Support ou contrôle ? Santé ou performance ? Quel serait le point de basculement d’une soumission de la temporalité biologique à la logique d’optimisation du numérique ? Où vont les données de santé captées ? Les rythmes cardiaques et biologiques sont des données intimes, qui les possède et à quelles fins sont-elles exploitées (assurances, ciblage publicitaire, industries de la Tech) ?
Vers une immortalité numérique ?
Le vivant est connecté, jusque quand ? Car s’il y a bien une particularité à la temporalité humaine, c’est celle de sa finitude. La conscience de la mort est intrinsèque au rythme de l’humain. Quelle serait la finitude pour le temps algorithmique ?
À comprendre les enjeux des traces numériques, cette finitude ne semble pas exister. Traces de navigation, traces de publication, traces d’objets connectés, elles sont nombreuses à s’inscrire dans le sillon de nos pratiques et usages numériques, et de façon persistante… voire permanente ! Car, par défaut, nos traces numériques sont éternelles, dans l’ombre du référencement. Au point même de devoir consacrer un droit « à l’oubli »3 face à la permanence de notre identité numérique.
Notre présence en ligne avec son éternité technique potentielle en devient même un enjeu identitaire, social et culturel : le processus de deuil. Si rendre hommage aux disparus est une étape clé du deuil, des pratiques numériques rabattent les cartes de ce processus en jouant sur des formes d’immortalité. Grâce au stockage massif de nos données, le numérique permet de concevoir des avatars post-mortem, de prolonger les conversations après la mort voir même de créer des avatars destinés à nous survivre. Ces innovations brouillent la frontière entre la vie et la mort, bouleverse notre manière de faire notre deuil, soulevant des questions éthiques et psychologiques majeures pour l’humain.
À l’instant et maintenant, la course des notifications
Sans tomber dans une nostalgie outrancière, recevoir des nouvelles de nos proches n’est plus tributaire du rythme analogique du courrier postal. C’est dans l’instant que l’e-mail ou le message nous parvient, et en retour l’expéditeur pourrait instantanément percevoir sa réception technique (VV distribué) ou même cognitive (VV Lu), et tout cela sans une confirmation explicite du destinataire. Avec cette instantanéité technique accourt de façon exponentielle l’enjeu de la disponibilité sociale. Car au-delà de l’abolition des distances qui laisse entrevoir une proximité augmentée de nos proches, le numérique redessine également les contraintes temporelles et modifient de ce fait la nature même de nos interactions.
La manifestation numérique la plus explicite de cette instantanéité sociale est la notification. À en analyser l’affordance4, cette pastille rouge, couleur d’urgence, qui signale qu’une nouvelle information est disponible ou qu’une nouvelle activité est détectable, nécessite un clic de consultation pour être effacée. Florissantes sur les applications mobiles ou réseaux sociaux délaissés un temps, les notifications visibilisent et même quantifient ces sollicitations sociales numériques.
Si le lien social s’inscrit dans le temps long humain, les manifestations numériques de notre sociabilité tendent plutôt vers de l’instantané : les messageries, les reels, les live, et toutes ces fonctionnalités et usages de l’instant tendent à amplifier cette co-présence aux autres dans un espace-temps plutôt brouillé. L’instantanéité numérique redéfinit la présence à l’autre et transforme la gestion des liens de sociabilité. À quel point ? Que provoque cette synchronicité technique sur notre vivre ensemble ? Quel devient notre tolérance face aux rythmes des autres ? Quelles formes de disponibilités sociales cela engendre-t-il ?
Avec les outils d’intelligence artificielle, cette disponibilité en deviendrait exacerbée au point même de redéfinir la notion même de l’attente. Dans son article, Des réseaux sociaux à l’IA pour des adolescents en quête de réponses, Jocelyn Lachance pointe le fait que l’intelligence artificielle conversationnelle (dit les compagnons IA) « transforme l’écosystème numérique en abolissant la temporalité de l’attente ». Alors que les réseaux sociaux se présentent depuis longtemps comme le moyen privilégié des ados pour solliciter le regard de l’autre, les outils d’IA conversationnels ne sont pas seulement utilisés parce que rapides dans leur réponse mais aussi et surtout parce que omniprésents h245.
Perdre ou gagner du temps ?
Au sein des discours des technoptimistes, les promesses des outils d’intelligence artificielle sur la productivité de notre société foisonnent. Ils nous déchargeraient de tâches répétitives pour que nous puissions nous consacrer à ce qui compte vraiment : du temps gagné, mais pour qui ? interroge Pascal Minotte pour La Semaine Numérique.
Pour d’autres, le numérique est plutôt associé à une perte de temps. En ligne de mire, cette pratique qui consiste à faire défiler sans fin le fil d’actualité, les suggestions et les recommandations proposées au sein des applications. En allusion au déroulement d’un parchemin, ici infini, le scrolling attise les pires craintes sur la manière dont les interfaces numériques sont conçues pour capter l’attention : maximiser le temps passé des utilisateurs et utilisatrices sur les plateformes. Et le monétiser.
Gagner du temps ? Perdre du temps ? ou passer le temps ? Dans son travail de recherche, Selma Sikanou tente de comprendre la signification de la pratique du scrolling dans le rapport à l’ennui des jeunes. Elle met en exergue que le lien entre l’ennui et l’usage compulsif du numérique ont tendance à se renforcer mutuellement au point de rendre les moments de calme, sans stimuli, plus difficile à tolérer, et l’activité de scrolling moins apaisante.
Peut-on vraiment se déconnecter ?
La question de l’harmonie du rythme numérique avec celui de l’humain n’est pas nouvelle.
À travers une approche individuelle et psychologisante, on parlera de bien-être numérique, de forme de conciliation entre le numérique et sa vie personnelle, familiale ou professionnelle. On fera référence à la maîtrise personnelle de notre temps, de notre gestion du stress de l’hyperconnexion ou même du risque d’addiction. Les stratégies individuelles d’ajustement des rythmes sont aussi variées que celles des utilisateurs et utilisatrices. L’ironie de la situation étant que la technologie elle-même propose de participer à ce développement du bien être numérique par des applications de digital detox6, des paramétrages de concentration ou de contrôle de temps d’utilisation (contrôle parental, notification de temps dans les jeux vidéo, etc).
À un niveau collectif, on peut interroger les systèmes qui dictent le rythme du numérique pour l’humain·e. La digitalisation des services publics qui rend impossible la participation à l’administration de l’état pour les déconnecté·es, que cette déconnexion soit choisie ou subie7. Les industries de la Tech qui par le design de leurs services formatent la consommation des contenus culturels. Le monde du travail qui intègre les outils de communication instantanée (Slack, Teams, e-mails sur le téléphone) dans les indicateurs de productivité et de performance, imposant de façon implicite une hyper-disponibilité qui efface la frontière entre temps de travail et temps personnel. L’institution scolaire qui crie au loup sur le temps des enfants sur les écrans mais transfère activités éducatives, journal de classe et communications école-famille sur des plateformes dites adaptées rendant la réussite scolaire tributaire de la connectivité des élèves.
Nous voyons donc bien que la déconnexion ne peut pas être une réponse unique aux enjeux de l’harmonie du numérique avec l’humain, et inversement. C’est plus largement un jeu d’équilibre entre l’humain et la machine, le savoir-faire et le savoir-être, l’action individuelle et la portée sociale, les enjeux du marché technologique et le volontarisme politique.
Anne-Claire Orban, directrice de Média Animation asbl
- Digital Wallonia, Baromètre de l’inclusion numérique 2025 : https://www.digitalwallonia.be/fr/publications/citoyens2025/ ↩︎
- Chiffre pour la Fédération Wallonie Bruxelles à partir de l’enquête de Média Animation asbl, #Génération2024, les pratiques numériques des enfants et des jeunes, 2024. ↩︎
- Le droit permettant à toute personne qui ne serait pas satisfaite des résultats proposés à son égard par un moteur de recherche de demander le « déréférencement » de ce résultat, en invoquant une gêne dans sa vie privée, dans sa réputation, son honneur, une mauvaise représentation de son identité actuelle par la résurgence d’informations anciennes, etc. ↩︎
- Concept pour désigner la capacité d’un objet ou d’un paramètre à suggérer sa propre utilisation, une sorte de potentiel d’utilisation intuitive. ↩︎
- Lachance, Jocelyn, « Des réseaux sociaux à l’IA pour des adolescents en quête de réponses » in Réseaux sociaux et altérité : se construire à l’ère du numérique, Le journal des psychologues, septembre/octobre 2026 – n°424. ↩︎
- Par exemple, l’application Forest qui permet de définir une durée de déconnexion et pendant laquelle une petite graine s’affiche sur l’écran d’accueil et pousse progressivement pour devenir un arbre, tant que vous ne touchez pas à votre téléphone. ↩︎
- Fondation Roi Baudouin, Baromètre de l’Inclusion Numérique 2026 : https://kbs-frb.be/fr/barometre-inclusion-numerique-2026  ↩︎


