Pour le droit de vivre à un rythme humain

  • Journal

Publié le

Propositions de loi et témoignages récoltés par le Comité humain du numérique – Habitant·es des images asbl

LNS26 ARTICLE DROIT DE VIVRE A UN RYTHME HUMAINSite web 1280 x 720 px

Nous sommes le Comité humain du numérique et nous avons écrit des lois à partir de nos vécus : il est temps de réglementer le numérique! Nous tous, nous toutes, nous sommes des député·e·s, des expert·e·s, des Ministres, des Professeur·es, des Rois et des Reines de la vie et de la survie. Nous prenons nos responsabilités pour réagir à l’urgence : Il faut que le numérique s’adapte à l’humain et non l’inverse.

Ensemble, nous avons écrit le Code du numérique : un texte de loi citoyen et autoproclamé qui a été élaboré depuis 2021. Écrit au rythme de l’humain, il rassemble plus de 3 années d’actions et 500 personnes rencontrées à Bruxelles et en Wallonie : rencontres avec des citoyen·es, chercheur·euses en droit, politiques, discussions intimes, ateliers, créations de décors en carton, repas partagés, manifestations…

Ce code contient deux chapitres de lois sur les droits fondamentaux face au numérique et sur la santé des gens de la Terre. Ces lois ont été écrites pendant des “Parlements humains”: des assemblées où tout le monde peut témoigner de son vécu. Elles visent à repenser la place du numérique dans nos vies et de la penser à partir du vivant – et non à partir d’enjeux techniques, philosophiques ou financiers. L’article 7 du chapitre 2 y est consacré au droit à la coupure numérique.

En voici deux extraits :

7.1 Faut-il protéger le droit d’être déconnecté·e ?

Témoignages récoltés

Jessica Je ressens le besoin de me justifier de ne pas être joignable. Surtout envers mes amis. Peu comprennent ce droit.

Darren Le numérique fragilise clairement la santé mentale dans le monde du travail. Omnipotence d’objet-écran, des mails, des groupes WhatsApp… On doit soi-même imposer des frontières. Cela devient de la responsabilité du travailleur de mettre des limites entre privé et public, car on utilise les mêmes objets au travail et dans notre intimité. Je sens que ça commence à me toucher, à me peser. Désactiver les notifications, cela devrait être normal quand on est chez soi. Et en même temps moi le premier j’envoie des messages le soir à mes collègues quand je pense à un truc. C’est pas facile.

Savannah Faut que je pense à m’acheter une souris, un rehausseur pour mon écran. Le numérique c’est quotidien au travail et je me rends compte que l’ordinateur me fait mal. À part les conséquences physiques, je sens la pression constante de devoir être joignable. Messages professionnels, famille, amis. Je passe mon temps à devoir répondre à des trucs. C’est chiant. J’en ai marre, mais je continue.

Fiona Être joignable tout le temps. Par exemple pour ma mère. Encore un stress.

Anaïs Le téléphone me rend anxieuse. Je me mets facilement en coupure numérique. Certains ne comprennent pas. Je sens de la culpabilité. Je me coupe d’informations importantes. C’était très difficile pendant les études. Est-ce que je dois toujours répondre aux groupes ? À tous les messages ?

Annaëlle Mais il y a aussi des aspects positifs. Le numérique permet de maintenir le lien social, que ce soit pendant le confinement ou dû à une distance physique. Pendant le confinement ma grand-mère s’est retrouvée fortement isolée et on a senti que l’isolement avait eu un impact sur sa santé mentale, et aussi physique. Mais grâce aux appels vidéos qu’on a pu mettre en place, elle s’est à nouveau sentie soutenue et entourée.

Sarra On m’a volé mon téléphone. La carte de banque, les photos de la carte d’identité, je devais rester joignable… Le stress commence à monter. C’est grave en fait. J’ai fait beaucoup de démarches. J’ai bloqué ma carte. La police me demande un numéro de référence que je n’ai plus. Je voulais porter plainte, mais ce n’était pas possible. Beaucoup beaucoup de stress en fait.

Élise Ça a changé avec le confinement. Moi par exemple au boulot on a changé d’ordinateur. C’est un nouvel ordinateur où il y a un téléphone dedans aussi. Et en fait nos heures de travail commencent à partir du moment où on ouvre l’ordinateur. Donc, où qu’on soit, même au bureau, aujourd’hui travailler c’est être devant un ordinateur. Quand on écrit un document, il est écrit online. On n’a plus d’imprimante. On n’a même plus le droit de le sauver pour un truc personnel. Tout est à la fois contrôlé et online. Je sais qu’il y a eu une bataille avec les syndicats, mais ça a quand même été une imposition de force qui est restée après le confinement.

Nour Ces dernier temps j’aime bien rentrer chez moi et pas toucher à mon téléphone. Je rate des informations, mais c’est pas grave. Le fait d’être déconnectée ça fait du bien à l’esprit et au mental. Si je rate quelque chose c’est ok, c’est pas un drame. Tu redécouvres des choses que t’avais oublié, tu es plus présent avec ta famille.

Loi collective proposée : Art. 7.1

Dans le cadre du travail au bureau ou en télétravail, une alternative non numérique obligatoire ou un pourcentage maximum du temps de travail sur écran (par exemple 50 %) doit être mis en place.

  • L’utilisation d’un numérique hors-ligne doit être privilégiée, pour ne pas banaliser les interruptions, la perte de concentration et la surveillance (mails, chat, zoom, enregistrement de l’activité). À ce niveau-là aussi, un pourcentage connecté/non connecté est à définir.
  • Valoriser les moments informels et humains entre collègues et sur le terrain comme du temps de travail et encourager la créativité pour travailler autrement sans numérique.
  • Droit à la déconnexion en dehors du temps de travail. Par exemple : mise en attente des mails envoyés entre 18 h et 7 h du matin.
  • À titre individuel, dans le lien avec l’école, les services ou avec ses proches, tout un chacun doit pouvoir être déconnecté sans se justifier.

Commentaires sur la loi

Julien Dans la mesure du possible. Dans certaines matières, il est impossible de travailler sans le numérique ou d’imposer un maximum de temps de travail sur écran. Par exemple en infographie ou en webdesign.

Une experte du Parlement humain Je pense que c’est effectivement important de mettre la notion de télétravail dans l’Article 7. Avant le confinement j’avais une heure de télétravail par semaine. Après, j’en avais toujours trois ou quatre. Il y a quelque chose là qui a été fait de force, sans qu’il y ait discussion, concertation. C’est à réglementer absolument. Moi, il y a un an — donc post-Covid avec des résidus assez forts — si je voulais faire strictement les tâches essentielles, c’est 10 heures par jour devant un écran. C’est-à-dire travailler, suivre la scolarité des enfants — obligatoire de passer par Smartschool — et les démarches administratives basiques, je ne compte même pas les loisirs et les communications de complaisances. Et ça mène au burn-out numérique. Moi ça m’est arrivé et il y en a énormément.

Erick Je pense qu’il est important de différencier quel type de coupure et quel type de numérique. Aujourd’hui effectivement l’écran est omniprésent. Aujourd’hui basiquement avec un PC on fait beaucoup de choses qu’on ne ferait plus autrement. On ne va plus utiliser une vieille machine à écrire ! On va écrire sur un traitement de texte parce que ça a plein d’avantages. Mais on peut concevoir un numérique déconnecté. Parce que le problème, et le problème aussi de la quantification, de la surveillance, du temps, c’est d’avoir un numérique qui est connecté et qui contrôle tout. Or on peut très bien l’utiliser comme un outil de manière déconnectée. On peut alors dire que dans le cadre du travail, le travailleur ne peut être contraint à la connexion — pour recevoir les mails, les notifications, les appels, etc. — que de manière très limitée.

Illu a mettre dans larticle

7.3 Quelles qualités de vie sont menacées par le tout numérique et doivent être défendues ?

Témoignages récoltés

Anthony Maintenant je demande au maximum de se voir en vrai. Par message c’est possible, mais y a pas le feeling. Les gens oublient qu’ils ont besoin d’autres choses que les réseaux sociaux, qui sont quand même très superficiels. Se faire coter par les gens continuellement. Malaise. À force de parler avec tout le monde, on perd la confiance, on devient méfiants, agressifs.

Georges Accueillir la vie aujourd’hui c’est tout prévoir. Trouver une crèche avant même d’avoir conçu le bébé. Il n’y a plus de spontanéité. La santé physique et la santé mentale, c’est lié. Attendre agit sur notre santé mentale.

Nora Je suis assistante sociale et je vois comment le temps s’est transformé avec le numérique. Les délais ne sont plus ceux des humains, mais des machines. On ressent l’immédiateté et l’urgence au quotidien, c’est à devenir dingue. Ça ne s’arrête jamais. Il y a une culpabilité toujours présente, qui nous use. C’est un contexte anxiogène, angoissant. L’insécurité est constante, car paradoxalement on est toujours nous aussi en train d’attendre la réponse. Les délais de traitement peuvent être très longs, on n’a presque plus de possibilité de s’informer en parlant avec un humain. « Et si le bénéficiaire, à qui je viens de créer une adresse mail pour envoyer sa demande, reçoit la réponse, mais qu’il n’ouvre pas sa boîte mail et que le délai de réponse est dépassé ? Est-ce que je dois ouvrir moi-même sa boîte mail ? » La charge mentale est énorme, tant pour nous que pour le public.

Laura Sur zoom et autres, il n’y a aucun partage d’énergie, de good vibes, d’émotions.

Meimouna Un jour on va plus voir personne ? Plus parler à personne c’est pas une vie ! Ça va arriver ! La solitude ça va être une maladie. Il faut penser avec les gens, avec tout le monde. Sinon la vie n’a pas de sens.

Loi collective proposée : Art. 7.3

Droit de vivre à un rythme humain et à une échelle humaine, droit à l’improvisation, à la spontanéité, à la créativité du quotidien, à la lumière naturelle…

Commentaires sur la loi

Olivier Je suis biologiste. Plein d’études le montrent : si tu mets un enfant devant du numérique et que tu ne le nourris qu’avec ça, il va être raciste et sexiste parce que c’est ce qui domine sur les réseaux sociaux. C’est très différent d’être confronté à des remarques racistes ou sexistes en vrai. Ou d’en faire. La réalité, elle, n’est pas créée à partir de nos likes. Elle ne nous fait pas croire que ce qu’on dit est normal. Sur internet, on se confronte peu à la réaction directe des gens. On crée de la distance avec nos contacts sensoriels et sensuels, avec le monde. Pourtant on a l’impression d’être dans le vrai monde. Notre cerveau est fragile par rapport au numérique.

Une députée du Parlement humain Vous avez mis le droit à vivre à un rythme humain etc., est-ce qu’on ne peut pas ajouter là le droit à la lumière naturelle ? Parce que le problème avec le numérique est que l’écran supporte mal le soleil. Donc quand on travaille numériquement, ça nous force à être loin de la lumière naturelle. Je pense que ça peut vraiment provoquer des problèmes de santé. Quand on était en télétravail, il y a des gens qui se sont retrouvés avec un problème de vitamine D très concret.

Et vous, avez-vous quelque chose à ajouter ? Une nouvelle loi à proposer ? 

Comité humain du numérique, Habitants des images asbl


Le Code du numérique est un projet coordonné par l’asbl Habitant·es des images.
Voir plus sur le site : codedunumerique.be

  • LNS26 ARTICLE TEMPS ECRANSite web 1280 x 720 px

    Publié le

    Ressources éducatives : La Semaine Numérique 2026

    Articles et outils pédagogiques à utiliser pour traiter la thématique « Aux rythmes de l’humain. Quel(s) équilibre(s) numérique(s) ? »

  • LNS26 ARTICLE S ENNUYERSite web 1280 x 720 px

    Publié le

    S’ennuyer à l’ère du numérique   

    Analyse proposée par Selma Sikanou, jeune diplômée en éducation aux médias et autrice du mémoire : “« Quand je m’ennuie, je scrolle » : Exploration du rapport des adolescents à l’ennui et à leurs usages médiatiques”.

  • LNS26 ARTICLE QUI GAGNE LE TEMPS LIBERESite web 1280 x 720 px

    Publié le

    Qui gagne le temps libéré par l’IA ?

    Analyse proposée par Pascal Minotte, codirecteur du CRéSaM (Centre de Référence en Santé Mentale)