Sarah Freres, journaliste pour le magazine « Imagine Demain le monde »
Pouvez-vous vous présenter ?
Je m’appelle Sarah Freres, je suis journaliste depuis un peu plus d’une dizaine d’années. J’ai d’abord été pigiste, plutôt en presse quotidienne. Et depuis quelques années, depuis cinq ou six ans, je travaille pour un média slow press qui s’appelle « Imagine Demain le monde », qui place vraiment la transition écologique et sociale au cœur de sa ligne éditoriale.
La slow press et la presse quotidienne c’est vraiment deux manières très différentes de faire le métier de journaliste, et j’imagine que c’est de ça dont on va parler dans ce podcast,.
Tout à fait. Aujourd’hui, on va parler du rythme du traitement de l’information et notamment de slow journalism. Dans quelle mesure l’arrivée du numérique a-t-elle modifié le traitement de l’information traditionnelle ?
Je n’étais pas encore journaliste quand le web est arrivé. De ce que je peux entendre de mes collègues, mes confrères, mes consœurs qui ont plus d’expérience que moi, c’est que c’était quand même un très gros bouleversement dans les rédactions. De ce que je peux dire de mon expérience à moi, quand j’étais sur les bancs de l’université, c’était l’arrivée de Twitter. On nous demandait de nous créer un compte Twitter, en gros de commencer à être actifs sur les réseaux sociaux et de suivre l’actualité qui s’y déroulait aussi.
Ce n’est pas quelque chose que j’avais en tête quand j’ai voulu devenir journaliste. Pour moi, être journaliste, c’était plutôt être sur le terrain et pas nécessairement être sur un terrain numérique. Et en ça, je pense qu’il y a une modification du journalisme dans le sens où ce qui se passe sur les réseaux sociaux est aussi devenu un endroit où on va chercher des sources, un endroit où il se passe des choses puisqu’il y a du débat public qui peut se dérouler sur les réseaux sociaux. C’est aussi un endroit où on peut aller chercher des témoignages, où on fait des appels à témoignages. Il y a plein de journalistes aujourd’hui qui font des appels à témoignages via les réseaux sociaux.
Par rapport à votre question de base qui était sur le rythme de l’information, là, je pense que le numérique a accéléré le rythme de l’information puisqu’on n’est plus simplement sur des JP (journaux parlés) radio, des JT télé en milieu et en fin de journée, et puis un journal papier qui sort une fois par jour.
On est sur de l’info en continu sur différents canaux, que ce soit sur un site web ou les réseaux sociaux d’un média. Les médias qu’on peut consulter se sont multipliés avec l’arrivée du numérique, pour le meilleur et pour le pire.
Vous parlez ici de rapidité, d’accélération. À l’inverse, comment le numérique permet-il également de ralentir le traitement de l’information ?
Je pense que là où ça permet peut-être de ralentir, c’est quand on fait tout ce qui est investigation. Le journalisme de temps long ou le journalisme qui demande du temps peut tout à fait exister avec le numérique. Quand on pense à tout ce qui est investigation, avec le numérique, on peut faire du data scrapping. On peut aller chercher des données qui sont peut-être un petit peu cachées, mais qui existent quand même sur le web. On peut faire de l’OSINT, de la recherche de données en open source. On peut aller trouver des images satellites. Il y a plein de choses qu’on peut faire grâce au numérique.
C’est aussi un outil pour les journalistes, mais c’est un outil soit qui va accélérer les choses, soit qui peut, non pas les ralentir, mais qui demande qu’on puisse avoir le temps d’aller fouiller tout ce qu’on peut trouver sur le monde digital.
Dans quel contexte est née la volonté de ralentir le traitement de l’information ? Vous pouvez prendre l’exemple d’« Imagine ».
« Imagine » est né il y a 30 ans, en 1996. Et, à la base, ne naît pas d’une volonté de ralentir l’information, mais il naît en réponse à un trou dans l’information. C’est-à-dire qu’il n’y avait pas d’information sur les enjeux environnementaux.
Mais la volonté de ralentir l’information, je pense que c’est un contre-mouvement. Quand il y a quelque chose qui s’accélère, il y a souvent un contre-mouvement qui naît pour ralentir les choses. Dans la slow press ou en tout cas dans les médias de slow press qui existent en Belgique francophone, il y en a deux qui existent depuis longtemps, c’est « Imagine » et « Axelle », qui est un média qui voit plutôt l’actualité sous un prisme féministe. Et là, je pense qu’il y a la volonté vraiment de documenter non pas l’actualité chaude, mais celle qui dure dans le temps. Et les enjeux féministes comme les enjeux environnementaux peuvent très bien se porter à cette prise de recul qui est nécessaire, parce que quand on traite de la crise environnementale, qui est finalement une très longue crise avec beaucoup d’épiphénomènes, prendre du recul et pouvoir faire le lien entre les événements et le dérèglement climatique, ça demande du temps. Ce qu’on n’a pas nécessairement le temps de faire quand on est dans un rythme plutôt effréné de l’actualité.
Cela dit, c’est important d’avoir les deux. C’est-à-dire que si on n’a pas la presse quotidienne, on ne peut pas savoir ce qui se passe au quotidien. Et donc les journalistes qui prennent un pas de recul par rapport à cette actualité ne peuvent pas faire leur travail. Les deux doivent coexister et c’est ça qui fait la richesse d’un écosystème médiatique. Évidemment, plus il est diversifié, plus les citoyens et les citoyennes auront des sources d’information différentes et mieux ils seront informés.
Dans quelle mesure le slow journalism, digital notamment, permet-il de traiter l’information au rythme humain ? Pourquoi serait-ce une pratique potentiellement davantage respectueuse de nos rythmes ?
C’est très compliqué de répondre à cette question parce que, pour moi, il y a une contradiction. En tout cas chez « Imagine », on le voit comme ça, il y a une contradiction assez frontale entre le slow journalism et le digital. Peut-être qu’il y a une déformation parce que nous, on pense surtout à tout ce qui est réseaux sociaux. Par exemple, faire du slow journalism et exister sur les réseaux sociaux, ce qui est un peu une condition sine qua non, ou en tout cas, on le voit comme ça, de se faire connaître du public. Pour être connu du public, il faut être sur les réseaux sociaux. Et pour être sur les réseaux sociaux, il faut nourrir l’algorithme. Et ça n’est pas très compatible avec le fait de faire du slow journalism. D’ailleurs, il y a un titre qu’on peut définir comme faisant partie du grand slow journalism, « Medor », qui est plutôt un média d’investigation, a décidé de se retirer des GAFAM, donc des grands réseaux sociaux. Et donc, pour moi, il y a un peu une contradiction. Est-ce qu’on peut vraiment faire du slow journalism en étant présent sur ces canaux-là ? Je ne suis pas sûre.
Cela étant, il y a d’autres médias qui peuvent tout à fait faire des investigations qui sont très longues et qui n’existent que sur des canaux digitaux. Je pense par exemple à Mediapart, qui est un très grand média d’investigation. Parfois, leurs enquêtes prennent des mois et c’est entièrement un pure player, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de journal papier physique, c’est entièrement du digital. Ce n’est pas parce qu’on ne fait que du digital que forcément, on est dans un rythme effréné. Je pense que là, ça dépend plutôt de la manière dont la rédaction décide de traiter l’actualité.
Pourquoi est-ce que c’est important que le traitement de l’information s’adapte au rythme humain ?
Je pense que c’est important pour une question de santé mentale. On entend aujourd’hui beaucoup parler de la fatigue informationnelle. 41 % des Belges francophones évitent activement l’information. C’est-à-dire qu’il y a une volonté de ne pas s’informer parce que le rythme est trop effréné. A contrario, il y a 39 % des Belges francophones qui disent vouloir plus d’informations positives. Donc, il y a en même temps un effet « je veux me déconnecter de l’actualité », mais si le traitement était un peu différent, peut-être un peu plus positif ou peut-être un peu moins anxiogène, je serais tout à fait partisan de rester informé. On ne peut pas être bombardé en permanence d’informations. Il y a un moment où on sature, que ce soit de l’information ou que ce soit autre chose. C’est trop. Et je pense que c’est la masse aujourd’hui qui ne respecte pas le rythme humain. Là, je ne sais pas si c’est tant une question de pratique journalistique que plutôt une question de multiplication de contenus et de sources d’informations différentes.
Je crois que pour respecter notre rythme humain, c’est important en tant que citoyen, en tant que consommateur d’informations, de se créer une espèce de régime informationnel. On réfléchit souvent à comment on mange. Est-ce qu’on mange bien ? Qu’est-ce que je vais manger ce matin, ce midi, ce soir ? Est-ce que j’ai envie de prendre un petit goûter ou pas ? Je pense qu’il faut réfléchir pareil pour l’information, c’est-à-dire de se créer des temps qui ont un début, un milieu et une fin où on s’informe. Bien s’informer, c’est aussi important que bien manger. C’est ce qu’on met dans notre cerveau, comment on nourrit notre esprit critique. Ainsi, pour respecter notre rythme humain, penser son régime informationnel ou s’en créer un, se créer une petite routine, je pense que ça, ça permettrait d’être plus respectueux de notre rythme.


