« L’IA peut servir comme outil mais ne doit pas remplacer les auteur.rice.s et compositeur.rice.s ! »

  • Interview

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Saule, auteur, compositeur et interprète

Pouvez-vous vous présenter ?  

Je m’appelle Baptiste Lalieu, ce sont mes vrais prénom et nom. J’ai 49 ans et à la base, j’ai fait des études de comédien. Et puis il y a 20 ans, j’ai créé un projet musical qui s’appelle Saule et c’est devenu mon pseudo. Je suis auteur-compositeur-interprète de mes chansons depuis 20 ans et je suis en train de travailler sur mon septième album.  

Aujourd’hui, nous allons parler d’intelligence artificielle et de création artistique, question que vous avez notamment abordée dans quelques clips sur votre page Facebook, où vous réalisez des battles de musique avec l’IA. Comment est née cette idée ?  

C’était quelque chose dont on parlait beaucoup autour de moi, surtout dans la musique, en disant : « Est-ce que l’IA va nous piquer notre boulot ? ». C’est vrai, il y a des métiers qui sont menacés. Je pense aux acteurs qui font du doublage, aux musiques de films, aux musiques de pub. C’est vrai que c’est plus facile et moins coûteux de demander à l’IA de réaliser une musique de 30 secondes. Ça ne coûte rien, à part l’abonnement qu’on paie sur les plateformes de création musicale avec intelligence artificielle. C’était tout un gros débat. Et moi, en rigolant, j’ai dit : « Je vais provoquer l’IA en duel et on va faire des battles ». Donc j’ai inventé un truc qui s’appelait les duos improbables, où le pitch était simple, je demandais aux gens sur la toile (Facebook ou Insta) de choisir un sujet et un style musical. Et à chaque fois, je faisais ma version, l’IA faisait sa version et on comparait. 

La première chanson que j’ai faite, j’étais triomphant. Tout le monde a dit : « C’est clair, Saule, c’est dix fois mieux ce que tu fais ! ». Et puis au deuxième morceau, comme mes enfants m’ont dit en rigolant, je me suis fait moucher par l’IA. C’est-à-dire que l’IA a fait une super belle chanson. Je crois que la thématique c’était « les larmes » et le style, c’était du reggae. Elle m’a fait une chanson qui s’appelait « Je me suis noyé dans tes yeux » et c’était un peu une voix Selah Sue, Angèle. C’était très beau, très touchant. La voix était hyper fragile et hyper close mic. Et je me suis dit : « M***e, un partout ».   

J’étais sûr de dire que l’IA n’avait pas l’âme et la finesse qu’un être humain peut avoir. Au final, je reste persuadé quand même de ça, mais j’ai dû bien me rendre à l’évidence que l’IA devient de plus en plus bluffante en termes de réalisation, des voix aussi, parce qu’à l’époque, on disait : « Cette voix, elle pue l’IA », on l’entendait tout de suite. Maintenant, je l’entends toujours, je sais toujours déceler une voix qui est faite par l’IA d’une vraie voix, mais quand même, il y a énormément de subtilités aujourd’hui. Je suis un peu revenu de mes certitudes, en tout cas.  

A ce sujet, quels sont les avantages et les inconvénients de l’usage de l’IA dans les processus créatifs artistiques, notamment musicaux ?  

Pour moi, la création pure, c’est-à-dire les mélodies, là, je parle vraiment en tant qu’auteur-compositeur, mais les mélodies, les textes, etc., pour moi, c’est important que ce soit l’être humain qui continue à les faire. Par contre, utiliser l’IA pour faire des réarrangements, pour faire des remix ou des choses comme ça, moi, ça ne me paraît pas choquant. À l’époque, on n’a pas été choqués parce que des synthétiseurs se mettaient à faire des violons, des trompettes ou des guitares. Aujourd’hui, tout le monde l’accepte.  

Je pense que l’IA, il y a une phase de rejet, mais il y a aussi une phase d’acceptation, de se dire : « Si on l’utilise comme un outil, ça peut être intéressant, une IA. » C’est comme tout ce qu’on rédige quand on doit faire des dossiers pour la Communauté française, pour des clips ou même des scénarios de films. Je bosse aussi un peu dans le ciné. 

Le fait de pouvoir demander à l’IA : « Refais-moi un peu avec une bonne police, une bonne orthographe, relis-moi tout », c’est quand même un outil génial. Je pense que comme tout outil , il y a des dérives, mais il y a aussi des choses qui sont intéressantes. 

Il existe également des artistes qui font leurs musiques avec de l’IA comme Willy l’Ancien qui se retrouvent dans des classements Spotify. Qu’en pensez-vous ? 

Je trouve ça dingue. Je pense que maintenant, il y a un tiers de la musique sur Deezer, Spotify et compagnie qui est faite par l’IA. Déjà maintenant, on est à un tiers. Mais je sais aussi que ces plateformes sont en train de mettre au point un outil pour détecter les chansons qui sont faites par l’IA et pour les virer des plateformes aussi. Je pense qu’il y a vraiment une guerre qui est en train de se faire. 

Mon discours, c’est de dire que je n’ai pas de problème à ce qu’on utilise l’IA comme un outil, mais que l’IA vienne remplacer ce que font les auteurs et les compositeurs en allant d’ailleurs pomper dans des choses que des vrais auteurs compositeurs ont faites, ça, je ne trouve ça pas OK. 

Comment le milieu de la musique va-t-il évoluer avec l’IA ?  

Je pense qu’ils sont en train de légiférer. C’est comme dans cette série qui reprenait l’histoire de la création de Spotify. Au début, la création de Spotify, ça a été un énorme bordel parce qu’ils n’arrivaient pas à dire : « Comment vous payez les artistes alors que vous mettez leur musique en ligne comme ça ? ». Au début, c’était gratuit, puis maintenant, il y a des formules premium et tout ça. Ça a clairement fait disparaître quasiment toute l’industrie du CD quand Spotify, Deezer et les autres plateformes de streaming sont apparues. C’était vraiment la mort du disque. Ça a été les chutes vertigineuses. Et donc là, il a fallu trouver un système, je ne suis même pas sûr qu’on y est encore 100 %, mais en tout cas un système de rémunération des artistes et de trouver une manière de légiférer, entre guillemets, ces inventions.  

Je pense qu’on est là-dessus avec l’IA aujourd’hui aussi. Je pense qu’il y a des grosses discussions qui sont en train de se faire entre les maisons de disque, entre les avocats, entre les artistes, pour dire : « Comment on rend légal l’IA ? Comment on fait pour qu’elle n’aille plus pomper dans 

des chansons déjà existantes ? Comment on protège le droit d’auteur ? ». Si moi, demain, je fais les mêmes accords qu’une chanson de Paul McCartney, normalement, si les choses sont bien faites, au bout de X moments, je vais avoir quelqu’un qui va venir m’envoyer une petite lettre recommandée en me disant : « Excusez-moi, mais vous utilisez les accords d’une chanson qui existe déjà. » Si moi, je dis : « Non, c’est faux », on va se retrouver dans un procès où je vais devoir justifier. Je trouve qu’il faudrait pareil avec l’IA. C’est-à-dire qu’on doit pouvoir attaquer l’IA en justice en disant : « Désolé, mais là, les accords que tu utilises, c’est les accords d’une chanson qui existe » ou « C’est les paroles d’une chanson qui existe » et de dire à quel moment ça devient du plagiat. 

Question technique pour terminer : l’humain doit-il conserver une place dans le processus créatif pour qualifier un travail d’artistique ? L’IA, c’est de l’art ou pas ?  

Non, pour moi, l’IA, ce n’est pas de l’art. C’est une intelligence artificielle, tout est dans le concept. Elle est artificielle, donc pour moi, elle n’a pas d’âme. Et si on cherche la définition de ce qu’est l’art en général, c’est justement un être humain qui fait parler son âme destiné à d’autres êtres humains. Donc, pour moi, je ne considère pas que l’IA est un artiste.  

Je considère que l’IA est un faiseur et il fait ce qu’on lui demande. Moi, je vois vraiment ça comme un outil intelligent, c’est-à-dire qu’il va avoir son raisonnement, il va avoir ses mécanismes et il va te suggérer des choses. Mais jusqu’ici, en tout cas, je n’ai jamais trouvé que l’IA était un artiste.