Pascal Minotte, psychologue et codirecteur du CRéSaM (Centre de Référence en Santé Mentale)
Pouvez-vous vous présenter ?
Je m’appelle Pascal Minotte, je suis psychologue de formation et codirecteur du Centre de référence en santé mentale. Je travaille sur les questions liées à la santé mentale et aux usages du numérique depuis environ 17/18 ans.
Aujourd’hui nous allons parler de bien-être numérique. Comment la question du numérique a-t-elle fait son apparition dans le secteur de la sensibilisation à la santé mentale ?
J’aimerais évoquer deux pistes. La première, c’est que de toute façon, depuis toujours, les nouveautés technologiques et culturelles ont suscité beaucoup d’inquiétude. Ça, c’est depuis le début de l’histoire de l’humanité. C’est ainsi. Donc, dès l’apparition d’internet et des jeux vidéo, on a commencé à s’inquiéter pour la santé mentale des utilisateurs.
Par ailleurs, il y a un élément peut être encore plus significatif qui fait qu’on s’y intéresse beaucoup toujours à l’heure actuelle, c’est qu’on constate que les indicateurs de santé mentale des jeunes adolescents et jeunes adultes sont assez mauvais. Et vu que dans les nouveautés qui sont apparues ces dernières années dans le paysage de leur vie, il y a notamment les usages du numérique et bien on se demande si le numérique ne serait pas la cause de cette « mauvaise santé mentale » qu’on va observer chez certains.
On va en parler plus tard mais avant ça, je vous propose de faire un petit vrai ou faux sur des phrases qu’on a tendance à entendre, que ce soit dans les discours politico-médiatiques ou même issues de l’inconscient collectif. Vous devez donc me répondre vrai ou faux et ensuite vous pouvez justifier mais en une ou deux phrases.
- Être trop sur les écrans signifie forcément qu’on a un problème de santé mentale.
Faux. Le critère temps d’usage n’est pas un critère significatif pour déterminer si c’est un usage problématique ou non.
- Il y aurait bien moins de harcèlement si on n’avait pas les réseaux sociaux.
Vrai et faux, il y en aurait probablement un peu moins, certainement. Ceci étant, chez les adolescents notamment, le harcèlement en ligne s’articule généralement avec du harcèlement à l’école, et donc ça ne réglerait certainement pas l’entièreté du problème.
- Les jeux vidéo rendent forcément violent.
Faux. Les recherches sur la question ne démontrent pas ce point.
- L’usage des écrans peut avoir un impact sur le sommeil.
Vrai mais avec probablement beaucoup de nuances à introduire. On peut aussi être insomniaque et utiliser les écrans pour passer le temps. Ce n’est pas pour ça que les écrans sont la cause de nos insomnies.
Vous l’avez probablement remarqué, ces phrases sont liées aux effets du numérique sur la santé mentale. Je vous pose donc la question, dans quelle mesure le numérique a-t-il un impact sur la santé mentale, que ce soit positif ou négatif ?
C’est une question relativement complexe. Pourquoi ? Déjà parce que quand on parle du numérique, on parle de différents types d’usages, de supports et de médias. Donc vous pouvez parler des médias sociaux ou des jeux vidéo par exemple. Aussi, la question est complexe, tout simplement parce qu’on va constater que l’impact ou le lien entre santé mentale et numérique est différent en fonction des personnes.
Cela étant, on a des éléments, des recherches sur la question. Par exemple, ce qu’on sait au niveau des adolescents et de jeunes adultes, c’est qu’il y a un lien statistique négatif entre l’intensité des usages des médias sociaux et la santé mentale. Derrière cela, il faut rajouter deux nuances. Négatif ça veut dire que à priori on est plutôt sur plus les usages sont intensifs et moins les indicateurs de la santé mentale sont bons.
Cela étant, il y a deux choses à rajouter dans la foulée, c’est ce qu’on appelle la taille d’effet en statistique, c’est-à-dire que l’ampleur de ce lien est beaucoup plus faible qu’on peut le penser. Concrètement, ça veut dire que les médias sociaux ne sont pas l’alpha et l’oméga de la santé mentale des jeunes. Ce n’est pas l’élément le plus déterminant pour leur santé mentale.
Deuxièmement, un lien statistique ne veut pas dire que c’est un lien de cause à effet. Vous pouvez très bien imaginer que c’est le fait d’être beaucoup, par exemple, sur des médias sociaux qui a tendance à impacter votre santé mentale. On peut très bien imaginer aussi que c’est parce que votre santé mentale n’est pas très bonne. Vous avez par exemple des problèmes d’anxiété et vous, vous avez tendance à aller plus sur les médias sociaux ou sur les jeux vidéo par exemple, pour vous distraire et ne plus penser à ces pensées négatives. Donc ce lien statistique n’est pas nécessairement un lien de cause à effet. Il est plus complexe qu’on peut le penser. Et bien souvent, les médias sont mobilisés tout simplement pour se distraire quand on est dans une mauvaise passe, dans une mauvaise période de sa vie par exemple.
Dans une certaine mesure, les réseaux sociaux permettent aussi de lever le tabou sur la santé mentale. Que pensez-vous de cela ?
Ce qu’ont apporté notamment les médias sociaux, c’est la possibilité de facilement se mettre en contact avec des pairs, donc des personnes qui vivent les mêmes sujets, les mêmes préoccupations et les mêmes problèmes de santé. Au sens large du terme, ça peut être santé mentale, mais d’autres choses aussi. Par exemple, si vous êtes atteint d’une maladie rare ou d’une maladie dont on parle moins facilement en public, on a peut-être plus de mal à se connecter avec des personnes qui vivent les mêmes choses que nous et sur internet, ça devient finalement extrêmement facile. Et là il y a une vraie plus-value dans cette idée de partage en « je ».
Ainsi, je crois que ce qu’ont apporté les médias sociaux, c’est vraiment cette parole en termes de témoignages de « moi ». Je vis la même chose que toi et je fais avec de cette façon-là et j’ai pu trouver ces solutions-là. Et aussi on peut se soutenir entre nous. Je pense que ça c’est quand même un apport vraiment très important, une ressource très importante.
Comment utiliser le numérique tout en respectant notre bien être ? Quel conseil vous donneriez aux personnes qui nous écoutent ?
J’ai peut-être un conseil aux parents et à toute personne en posture un peu plus éducative ou qui est inquiète pour un.e ami.e par rapport à ces usages du numérique : ne pas postuler trop vite qu’une personne qui serait dans un usage envahi ou rigide est addict aux écrans. Ne pas postuler trop vite que les écrans ont le pouvoir magique de nous accrocher à tel point qu’on n’arrive plus à s’en décrocher. En général, quand on est dans ces usages dont on n’arrive plus à se décrocher, c’est que quelque part est enfouie une souffrance. Il faut essayer d’aller voir derrière, dézoomer et ne pas être focus sur la technologie mais voir ce que vit la personne. Et qu’est ce qui pourrait expliquer qu’elle a besoin à ce point-là d’échapper à quelque chose ?
Ainsi, le Conseil que j’aurais à donner aux personnes qui s’inquiètent pour leurs proches, c’est d’essayer d’aller voir derrière, de lancer une conversation qui n’est pas uniquement autour de la régulation du temps d’usage, mais une conversation autour de ce que vit la personne.
Ici on parle à l’échelle individuelle mais est-ce que vous auriez aussi des pistes de solutions d’un point de vue plus large, plus global, plus sociétal pour justement ?
Oui je pense que même si elles sont parfois, on peut l’imaginer, visiblement un peu plus difficile à appliquer. Il faut aussi se concentrer sur des solutions collectives plus qu’individuelles. C’est-à-dire que c’est bien de responsabiliser les parents voir les utilisateurs eux-mêmes en les sensibilisant mais c’est surtout aussi intéressant de se pencher sur les plateformes, leur transparence et la régulation de leurs algorithmes. Comment est-ce qu’on peut réguler tout ça ? C’est vrai qu’à l’heure actuelle, si vous faites des recherches sur des difficultés de santé mentale parce que vous même vous avez rencontré ces difficultés, des études ont montré qu’on pouvait se trouver un petit peu tout le temps canardés par des contenus qui relancent à chaque fois la problématique. On se retrouve dans un cercle un peu vicieux comme ça.
N’y aurait-il donc pas moyen de réguler un petit peu notamment ces algorithmes pour que les utilisateurs et les utilisatrices ne soient pas enfermés dans ces bulles ? Il faudrait une régulation qui s’applique plus au niveau des distributeurs de services plutôt que des utilisateurs eux-mêmes.


