« Le scrolling ne permet pas forcément de réduire l’ennui »

  • Interview

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Selma Sikanou, jeune diplômée en éducation aux médias et autrice du mémoire : “« Quand je m’ennuie, je scrolle » : Exploration du rapport des adolescents à l’ennui et à leurs usages médiatiques”.

Peux-tu te présenter ?
Moi c’est Selma. Je suis fraîchement diplômée d’un master en éducation aux médias et on se retrouve aujourd’hui pour parler d’un sujet assez amusant qui est l’ennui.

Tout à fait. Dans le cadre de ton mémoire, tu as traité la question du rapport des adolescents à l’ennui et au vide face au numérique. L’ennui se manifeste dans le monde numérique par le scrolling et même avant cela, par le fait de zapper les chaînes télé. Dans le cadre de ta recherche, tu dis que sortir son téléphone dans un moment de vide, ce serait à la fois fuir l’inconfort et éviter le jugement. Qu’est-ce que tu entends par là ? Qu’est-ce que tes recherches nous disent là-dessus ?

C’est très inconfortable de ne rien faire et de se retrouver seul avec soi-même. L’introspection, c’est super compliqué. Je pense même que c’est pour ça qu’on se met à lire ou à regarder une série avant de dormir par exemple. Cela dit, je dirais qu’on ne prend pas le téléphone seulement pour remplir le vide, mais aussi pour avoir une certaine « téléprésence ». C’est comme ça que je l’avais nommé dans mon travail. Aujourd’hui, c’est bien d’être présent dans la réalité mais c’est aussi important d’être présent et actif sur les réseaux sociaux, du moins surtout pour les adolescents. C’est assez compliqué aujourd’hui d’être un ado et de ne pas avoir Snapchat par exemple.

D’après ton étude, sur une cinquantaine de jeunes répondants à ton formulaire, 67% déclarent s’ennuyer encore pendant le scrolling, dont 19% souvent. La grande majorité continue donc de s’ennuyer au moment même où ils et elles scrollent. Que peux-tu nous dire à ce sujet ?

Clairement, le scrolling ne permet pas de réduire l’ennui. Je l’ai même vu dans certaines études qui ont aussi testé tout ça sur des plus gros groupes que moi. En fait, les jeunes m’ont expliqué que ça les occupait de scroller mais qu’ils ne se sentaient pas forcément mieux après. Et c’est là tout le questionnement. C’est de se dire : « Donc vous scrollez, vous ne vous sentez pas mieux mais pourtant vous continuez de scroller ».

Il y a même un jeune qu’il ne se rendait même pas compte des heures qui passaient lorsqu’il scrollait. C’est comme s’il était hypnotisé ou dans la lune. Donc ils sont conscients, mais ça ne les empêche pas pour autant de continuer à scroller.


Comme mentionné dans l’étude #Génération 2024 réalisée par Média Animation, les jeunes sont tout à fait conscients des stratégies de captation des plateformes. Toi aussi tu l’as remarqué, que ce soit à travers tes recherches ou ton expérience avec le focus group. Cela dit, même s’ils sont conscients, ils vont tout de même poursuivre leurs habitudes de scrolling. Quelles sont les raisons qui les poussent à poursuivre ce même schéma ?
Ils sont conscients de comment fonctionne l’algorithme, de comment fonctionnent les réseaux sociaux, mais ça n’empêche qu’ils continuent de les consommer. Tout d’abord, on l’avait dit juste avant, c’est parce qu’il une certaine pression sociale. Ça leur permet de continuer de créer leur cercle social, d’avoir des liens avec leurs amis, avec l’actualité, avec les dernières trends… Il y a donc toute une culture qui est importante d’avoir à cet âge-là et s’ils ne l’ont pas, c’est foutu d’avance, ils vont être rejetés par le groupe.

Ensuite, il y aussi ce concept qui s’appelle la lucidité sans issue. Donc ils sont lucides, ils savent ce qui se passe mais ils ne savent rien y faire. C’est un peu comme ce qui se passe dans le monde. Parfois on voit les choses se passer et on ne sait pas trop comment réagir. C’est un peu dans cet état-là que sont les jeunes. Puis il ne faut pas oublier que l’algorithme, les réseaux sociaux sont « faits pour qu’on reste dessus ». Que ce soit à travers les notifications, les likes, etc.  Même le concept de scrolling, si on arrive à visualiser ça, c’est un tunnel infini. En fait ça ne s’arrête jamais.

Selon les adolescent.e.s que tu as interrogé.e.s, il y aurait aussi un bon scroll et un mauvais scroll. Un bon temps et un mauvais temps, un temps un peu perdu. Comment distinguer les deux ?

Je ne les ai pas distingués moi-même, c’est vraiment le groupe qui a posé les mots dessus. D’un côté, il y a le bon scrolling, c’est-à-dire de la bonne consommation de réseaux sociaux. Par exemple, si je regarde un documentaire ou un reportage sur Youtube, c’est considéré comme une bonne utilisation des réseaux sociaux. Par contre, scroller juste pour voir des vidéos dites de « culture du vide », par exemple des vidéos d’ASMR ou de personnes qui cuisinent, ça, c’est considéré comme une mauvaise utilisation des réseaux sociaux. Donc si je peux apprendre derrière ce que je scroll ou si je gagne quelque chose derrière ce que je suis en train de regarder, c’est considéré comme bon. Par contre, si j’ai perdu du temps ou que je n’ai pas su comment dire lui donner de la valeur, ça ne sert plus à rien.

Cela dit, on sent quand même qu’il y avait une pression des adultes et des parents derrière. Les jeunes m’avaient aussi expliqué que s’ils arrivaient à dire à leurs parents qu’ils regardaient une vidéo pour l’école, ça passerait mieux. Par contre, s’ils les voyaient en train de swiper avec leurs doigts, ils savaient déjà d’avance que ce serait mal vu voire très mal vu.

Pour terminer, quelles sont les pistes de recommandation en éducation aux médias que tu as envisagées à la suite de tes analyses ?

Tout d’abord, il faut laisser les jeunes s’exprimer parce que je pense que il n’y a pas mieux placé qu’eux que pour nommer l’ennui. Selon eux, selon leur propre représentation de l’ennui et selon la manière dont ils mobilisent, par exemple les réseaux sociaux ou d’autres activités pour justement « tuer l’ennui ». Et à ce niveau-là, on pourrait aussi  questionner ce terme et cette vision qu’on a de l’ennui qui est assez négative. L’éducation aux médias pourrait justement permettre, par exemple, de créer un groupe de discussion où les jeunes pourront parler, définir par eux-mêmes l’ennui, par exemple. Le nommer, essayer de questionner et requestionner le pourquoi c’est négatif, pourquoi on devrait le tuer ? Est-ce qu’on devrait vraiment le tuer ?

Ensuite, je dirais aussi que l’ennui pourrait être aussi questionné auprès de ceux qui critiquent les jeunes, à savoir les adultes. Les questionner au niveau de l’ennui, leur demander comment eux le ressentent. Et, au lieu de directement juger l’adolescent qui ne fait rien, plutôt se demander justement, s’il ne fait réellement rien ? Est-ce mal s’il ne fait rien ? Est-ce bon ou mauvais pour lui ? Et donc je pense qu’on devrait donner à la fois les outils aux jeunes mais aussi aux adultes sur l’ennui et ses représentations. Et aussi se réapproprier tout ça et ne pas juste laisser la société dire « ne rien faire, c’est mal, point ».