« Il n’y a pas de lien solide entre temps d’écran et bien-être »

  • Interview

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Yves Collard, formateur en éducation aux médias chez Média Animation

Peux-tu te présenter ?  

Je suis Yves Collard, formateur en éducation aux médias et je travaille sur la question des pratiques numériques depuis vraiment beaucoup de temps, depuis quelque chose comme 25 ans peut-être. 

Yves, on va parler aujourd’hui du temps d’écran et de la cyberdépendance, question que tu as déjà traitée. Comment le temps d’écran est-il devenu un facteur important dans notre rapport aux usages numériques ?  

C’est devenu particulièrement important de nos jours mais ça l’a toujours été. Il y avait déjà cette préoccupation avec la télévision. Il n’y a pas très longtemps, on s’inquiétait de l’augmentation de la durée d’exposition des enfants face à la télévision. Donc c’est une préoccupation qui a toujours existé. Cela dit, aujourd’hui, ça a pris une ampleur beaucoup plus importante parce que s’est ajoutée au temps d’écran une notion, plutôt de société, qui est la nécessaire rentabilité du temps. Et donc ça a eu pour effet de chercher à tout prix à vouloir légitimer les usages numériques, les usages des écrans, en se disant que tout temps passé est forcément un temps perdu. Pourquoi ? Parce que souvent les écrans numériques sont délégitimés. Il y a certaines pratiques numériques qui sont délégitimées et on a l’impression qu’on y passe forcément beaucoup trop de temps. C’est d’une part tout ce qui est divertissant, y compris les petits jeux qui sont un peu anodins mais qui sont considérés comme futiles. Et, d’autre part, il y a les activités adolescentes, considérées comme débordantes. 

Cette question de légitimité est aussi liée à la régulation. Dans de nombreux foyers, on entend souvent des parents qui autorisent leurs enfants à passer un certain laps de temps sur les écrans, mais pas plus. Pourquoi cette régulation par le temps n’est pas forcément la solution aux usages dits « problématiques » et y a-t-il vraiment un lien entre temps d’écran et mal-être sur les réseaux sociaux par exemple ?  

Oui alors effectivement c’est quelque chose que le Conseil supérieur de la santé a pu observer tout récemment, la question du lien entre bien-être et temps d’écran. Il n’y a pas de lien entre temps et bien-être mental, sauf dans les deux extrêmes. C’est-à-dire, d’une part les individus qui y sont très beaucoup trop, de manière clairement excessive. Et d’autre part, on pourrait même ajouter que dans certains cas passer moins de temps sur les écrans indique plutôt une forme de mal-être. Donc on peut s’inquiéter quand un adolescent, tout à coup, diminue drastiquement sa consommation d’écran. Il y a peut-être quelque chose qui ne va pas chez lui, il a peur d’aller sur les écrans, peut-être est-il cyber harcelé ? On n’en sait rien. En tout cas, les indicateurs ne sont pas solides et surtout la question du bien-être et de la santé mentale dépend d’énormément de facteurs, notamment la condition familiale. Si les enfants vont bien, ce sera avec ou sans écran, ils iront bien de toute façon. 

La régulation par le temps peut cacher d’autres enjeux. Tu parles notamment de la question des usages dans tes différentes interventions, que peux-tu nous dire à ce sujet ? 

L’idée est qu’il ne faut pas parler trop vite de cyberdépendance. On va plutôt parler d’usage excessif. Je préfère même parler d’usage problématique et il existe plusieurs niveaux. Le premier niveau problématique, c’est la gourmandise, la simple gourmandise, l’appétit féroce. Donc ce sont des adolescents par exemple, ou des enfants, qui sont beaucoup sur les écrans. A ce niveau, ça ne posera absolument aucun problème. Ils réussissent bien à l’école, ils ont beaucoup d’amis et peut-être même plus d’amis que ceux qui n’ont pas d’écran chez eux. Enfin, c’est possible. En fait, ici, il n’y a pas de problème pour le sujet, mais il y a un problème pour l’entourage qui trouve que ce serait probablement beaucoup mieux de lire Marcel Proust ou Gustave Flaubert que d’aller pendant des heures sur Fortnite. Bon, je ne suis pas convaincu de cette forme de hiérarchie mais bon, ce problème tient surtout à la légitimité des contenus et des usages.  

Après, on a le deuxième niveau problématique, qui est, cette fois-ci, véritablement problématique pour le sujet. C’est la simple chronophagie. C’est-à-dire que l’enfant, l’adolescent va beaucoup trop sur les écrans mais surtout, ça empiète sur toute une série d’activités, par exemple familiales ou sportives. Cela dit, on appelle ça la simple chronophagie parce qu’il y a toujours une forme de contrôle, de régulation, d’autorégulation. Donc il n’y a pas ce qu’on appelle de perte de liberté.  

Ensuite, il y a le troisième niveau. C’est l’usage passionnel problématique. Non seulement on y passe beaucoup de temps, mais en plus on trouve que c’est bien plus passionnant que tout le reste. Et alors là, la caractéristique, c’est la joie du partage. C’est tellement passionnant qu’on a envie de raconter ça à tout le monde. L’adolescent se dit « c’est quand même beaucoup plus chouette d’aller sur tel jeu plutôt que d’aller à l’école. Franchement, je me demande à quoi ça sert ? » C’est souvent un passage très spécifique à l’adolescence. La plupart des adolescents sont tout à coup passionnés par quelque chose et c’est une passion qu’on appelle, pour reprendre l’idée de gourmandise, une passion dévorante.  

Enfin, il y a le dernier niveau qui est véritablement celui de la cyberdépendance, qui se détermine principalement par une perte totale du contrôle des activités. On est sur les écrans mais on ne sait pas se limiter. Et il en faut d’ailleurs toujours plus. C’est plutôt une dépendance comportementale, une habitude que l’on prend et dont on ne sait pas se débarrasser. Ceci dit, le Conseil supérieur de la santé prévient en disant que, jusqu’ici, ce sont surtout certains jeux vidéo qui ont impact sur ce niveau problématique. Alors, on observe quand même une perte de contrôle dans certaines activités liées notamment aux réseaux sociaux et autres interfaces d’Internet mais ça n’a pas été encore déterminé définitivement par l’OMS. Ce niveau concerne un très faible nombre d’usages problématiques mais qui seraient peut-être en en hausse, c’est encore à vérifier. Quand je dis très peu, on est dans l’ordre du 2 ou 3% des usages problématiques, donc ça reste très peu. Et il y a toujours aussi un retour possible à un usage raisonnable.  

Quels conseils donnerais-tu aux adultes pour accompagner les jeunes dans leurs usages des écrans ?  

Le premier point important, c’est que les vrais experts de leurs enfants, ce sont les parents eux-mêmes. Donc le premier conseil que je donne, c’est, ne vous fiez pas trop vite aux conseils qu’on vous donne. C’est tout à fait paradoxal, on pourrait terminer le podcast ici (rires) mais je vais quand même donner quelques conseils.  

1: Ne pas considérer que le temps c’est l’alpha et l’oméga, c’est plutôt les pratiques qui sont importantes. Suis-je actif ou passif ? Suis-je pro-social ou antisocial ? Est-ce que je discute de mes activités avec d’autres ou est-ce que je suis complètement solo ?  

2 : En tant que parent, pouvoir réguler sa propre anxiété par rapport aux écrans. C’est le meilleur logiciel de contrôle. Pourquoi ? Parce que l’enfant va très vite percevoir qu’il y a des enjeux colossaux, et que voir des parents angoissés, ça fatigue tout le monde, à commencer par les parents eux-mêmes. 

3 : Ne pas considérer les écrans comme une punition ou une récompense. Pourquoi ? Parce que ça donne un côté magique aux écrans et qu’on voudrait plutôt normaliser leur présence ou leur absence.  

4 : Ne pas oublier que les parents représentent des modèles pour leur enfant. Si on interdit le smartphone à table, et bien il n’est pas question d’être sur son ordinateur en tant que parent pour ne pas donner le mauvais exemple aux enfants. Et puis commencer cette éducation très tôt.  

Pour plus d’informations sur le temps d’écran et la cyberdépendance, consultez notre article sur Parents Connectés, notre projet lié à la médiaparentalité.