Damien Van Achter, journaliste, formateur et consultant
Pouvez-vous vous présenter ?
Je suis journaliste à l’origine. Depuis une vingtaine d’années, je monte et accompagne des des projets dans l’entrepreneuriat, dans le monde des médias, globalement. Et depuis quelques semaines maintenant, je suis en charge de la coordination des programmes d’innovation et d’entrepreneuriat à l’IHECS.
Aujourd’hui, nous allons parler de l’évolution des usages numériques. Dans un rapport de 2025, la Commission européenne considère que la Belgique est plutôt bonne élève en termes d’évolution numérique, avec notamment une adoption rapide des technologies par les entreprises, une forte couverture des réseaux à très haute capacité, une exemplarité en matière de cybersécurité et des services publics en ligne. Quelles sont les répercussions de ces évolutions sur l’humain et son rythme ?
Si on doit essayer de résumer ça en quelques phrases, c’est que sur l’infrastructure, effectivement, la Belgique est plutôt en avance. Si on prend les câbles, les tuyaux, on est plutôt en avance. Après, quand on mesure l’humain, comment les gens interagissent, comment les gens réagissent, comment les gens adaptent et adoptent aussi ces technologies-là, on est plutôt dans la moyenne européenne, voire même un peu en dessous. C’est exactement là où le facteur humain est le plus important. Parce qu’on mesure ce qu’on construit. On peut mesurer le nombre d’antennes qu’on construit, on peut mesurer le nombre de kilomètres de fibres optiques qu’on déploie. Ça, c’est facilement mesurable. L’adoption par l’humain, ça, c’est plus difficile à mesurer. Effectivement, il y a des deltas, il y a des hiatus entre le développement de la technologie en tant que tel et puis l’appropriation par les humains.
Comment expliquer que le facteur humain puisse parfois être négligé dans la conception de nouveaux outils numériques ?
On oublie le facteur humain dans la conception, sauf quand il s’agit de capter l’attention. On essaye de faire peser sur les gens la responsabilité d’un usage modéré, alors qu’en fait, il y a des milliers d’ingénieurs qui ont travaillé justement pour que cette attention soit captée et pour que les gens n’arrivent pas à s’arrêter. Ce n’est pas une question de technologie, c’est une question de modèle économique.
C’est toute la question de l’économie de l’attention, si je comprends bien ?
L’économie de l’attention, les dark patterns, tous ces trucs et ces astuces que les ingénieurs de la tech ont réussi à mettre dans leurs applications pour qu’il y ait le moins de friction possible, pour qu’on ait l’impression d’être au bon endroit, que c’est chaleureux, que c’est facile, qu’on est dedans et puis ça déroule. Alors qu’en fait, tout a été pensé pour que justement, tu ne te poses pas la question : est-ce que je peux m’arrêter ? Est-ce que je peux sortir ? Est-ce que je peux prendre mes données et partir avec ? Est-ce que la publicité qui est là, je peux choisir ? Est-ce que l’algorithme trie à ma place ou bien est-ce que je peux l’entraîner ? Les gens qui ont construit ces plateformes-là savaient exactement ce qu’ils faisaient.
J’aimerais aussi que nous parlions de l’intelligence artificielle. Elle est souvent qualifiée d’accélératrice de productivité et elle s’inscrit dans l’instantanéité. Cela dit, est-ce qu’elle peut être aussi un outil respectueux du rythme humain et pourquoi ?
Oui, mais elle n’est pas designée pour ça, au départ. L’IA, d’une manière générale, accélère la production, mais pas le travail. D’ailleurs, il y a eu des recherches qui ont montré ça, notamment chez les développeurs informatiques. En gros, là où ils avaient l’impression d’avoir gagné 20 % de productivité, ils en avaient perdu 20 %, techniquement parlant.
Il y a l’évolution de la technologie en tant que telle qui est évidemment à vitesse exponentielle et chaque semaine, il y a une nouveauté. On est vraiment dans l’exponentiel. Le truc, c’est : à quoi sert-elle, cette IA ? Et de nouveau, quand une tâche va plus vite, qu’on peut en faire plus, qu’on peut produire plus, qu’est-ce qu’on fait du temps qu’on gagne ? Est-ce qu’on le réinvestit pour encore gagner plus ? Ou bien est-ce qu’on le prend pour aller faire du sport ou pour s’occuper de ses enfants ou pour lire un bouquin ou pour faire ce qu’on a envie de faire ?
Donc, ça augmente la productivité. Est-ce que ça accélère le travail ? Je ne pense pas, parce que c’est la notion même du travail qui est remise en cause. On le voit bien à travers toutes les déclarations des patrons de ces IA, qui nous disent qu’on va vers la fin du travail. OK, mais les câbles ne vont pas se dérouler tout seuls. Les infrastructures, les murs ne vont pas se construire tout seuls. Pas encore. Ce sont peut-être des robots, des machines, un jour.
Respectueux du rythme humain ? Le rythme humain, il faut l’imposer. On a des cycles biologiques, on doit dormir, on doit manger, on doit socialiser, on doit faire autre chose que travailler. Si l’IA est mise au service d’une productivité qui permet de dégager du temps à l’humain pour faire autre chose que travailler, alors oui, elle respectera son rythme un peu plus.
Comment concilier rythme humain et innovation numérique ? Quelles sont les solutions pour avoir des usages équilibrés ?
Je pense qu’il y a moyen d’agir en trois temps, sur trois étages, du plus fort au plus faible. C’est-à-dire de la conception, la réglementation et puis la pratique.
Là où on a le plus d’impact, c’est au moment de la conception. Typiquement, ce qu’on disait tout à l’heure sur les réglages par défaut qui doivent être protégeants des utilisateurs. Par exemple, il faut arriver à faire en sorte qu’il n’y ait pas de notifications qui partent la nuit. Il faut faire en sorte qu’il n’y ait pas de vidéos qui se lisent en automatique, que le scrolling soit limité d’une manière ou d’une autre. Il va falloir travailler là-dessus. C’est l’étage qui est le plus efficace. Il faut que les utilisateurs soient respectés dans le développement des applications, dans le développement des plateformes. Il faut que ces règles-là soient implémentés dans les plateformes qui existent mais surtout celles à venir.
Je suis assez convaincu que ceux et celles qui le feront en tireront un avantage. Parce qu’à l’étage numéro 2, la réglementation va tenir compte de ça. Rétrospectivement, réguler, c’est un peu venir comme les cavaliers d’Offenbach après la bataille. La réglementation européenne, notamment par rapport aux plateformes et réseaux sociaux, a agi à rebours, a agi après. Ça, c’était valable dans les années 2010, 2020. Depuis l’IA, depuis le DSA, depuis ces réglementations-là, on essaye d’être un petit peu en avance de phase. C’est le deuxième étage sur lequel on doit agir et qui est très efficace quand même. Parce que quand on met, et ça, on l’a bien vu en France, des astreintes, quand on dit : « Par jour où vous ne respectez pas cette réglementation-là, vous devez payer », ça va vite, ça monte très vite. Ça doit pouvoir à un moment donné traiter le design addictif et faire en sorte que, par défaut, les applications, avec ou sans IA, même s’il y aura de l’IA dans tout de toute manière, soient les plus respectueuses possible des utilisateurs par défaut.
Et le troisième étage, c’est effectivement la pratique par les utilisateurs. On fait souvent peser sur les utilisateurs finaux, c’est valable aussi en matière d’écologie, très souvent. On fait peser sur les utilisateurs la responsabilité de dire : « Éduquez vos enfants ! » Pour que ça fasse volume, que ça fasse masse et qu’à un moment donné, il y ait de l’impact, ça va demander beaucoup de ressources. Et en termes réels d’impact, par rapport aux deux autres, ce n’est pas celui où les effets sont les plus importants et où il y a une vraie distorsion parce qu’on n’est pas tous égaux là-dessus. Remettre sur les parents, sur l’école, sur les éducateurs et in fine sur les enfants ou sur les individus, la responsabilité d’un usage mesuré du numérique, c’est très déresponsabilisant par rapport aux plateformes. C’est très pratique pour les plateformes pour que surtout, rien ne change et, intellectuellement, je trouve que c’est une escroquerie.


