“Il faut faire preuve de discernement technologique et différencier les usages numériques importants des pratiques futiles” 

  • Interview

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Steve Tumson, ingénieur et expert en numérique durable

Quel est l’impact du numérique sur l’environnement ? 

 En 2020, si on regarde l’empreinte carbone des technologies numériques, on remarque que les équipements utilisateurs ont le plus d’impact. Et c’est surtout leur fabrication. Ce qui veut dire que si vous voulez diminuer l’empreinte du numérique, globalement, il faut acheter moins d’équipements, les tenir le plus longtemps possible, les reconditionner, les réparer etc. Maintenant, depuis ces chiffres, nous avons eu l’arrivée des intelligences artificielles génératives. Et depuis que ces intelligences artificielles génératives sont arrivées dans les mains du grand public, et bien on voit l’empreinte du numérique augmenter, augmenter, augmenter. Principalement parce qu’il faut mettre énormément de centres de données, d’une part pour stocker toutes les informations, mais aussi pour pouvoir faire les calculs, qui sont assez demandeurs en énergie, de ces intelligences artificielles. 

Dans quelle mesure le numérique peut-il aussi avoir un impact positif sur l’environnement ?

C’est ce qu’on appelle “l’IT for green” dans notre jargon. Le numérique peut en effet avoir des effets très intéressants. Par exemple, des effets qu’on appelle de substitution. C’est lorsque, grâce aux technologies numériques, vous substituez par exemple un trajet. Au lieu d’aller voir mon client à New York, de faire un aller-retour en avion, et bien je vais plutôt faire une visio.  

Je peux avoir toute une série d’effets d’optimisation aussi. Si on utilise les technologies numériques pour optimiser certains secteurs pour que, par exemple, dans un bâtiment on consomme moins d’énergie, et bien, à ce moment-là, on peut faire des gains. Mais il faut toujours être relativement prudent pour être certain que les technologies qu’on déploie pour faire ces gains n’aient pas plus d’impact, pour que ces gains ne soient pas diminués. 

 
Comment concilier numérique et environnement dans une perspective durable ?

 Un mot clé qui pourrait faire partie de la solution c’est le discernement technologique. Faire preuve de discernement, c’est pouvoir faire la différence entre un usage qui est important, qui a vraiment beaucoup de valeur ajoutée pour notre société et qui a un impact environnemental assez faible d’un autre cas où on aurait plus du gadget qui, en plus, consomme beaucoup de ressources ou d’énergie. 

Il y a pas mal d’IA, par exemple, dans le secteur médical qui peuvent aider à mieux diagnostiquer certaines tumeurs et ce genre de choses. Mais ce sont des intelligences artificielles très spécifiques utilisées par des gens qui sont spécialisés, donc ce n’est pas déployé à grande échelle et ce n’est pas ce qui est le plus consommateur de ressources. En revanche, les intelligences artificielles génératives qui, demain, vont vous générer le film que vous avez envie de voir, avec l’acteur que vous avez envie qui remplace celui d’origine, c’est plus problématique. Pour ça, vous avez une IA qui va faire plein de calculs. Vous dépensez beaucoup d’énergie pour recréer le film avec le scénario que vous avez envie et les acteurs que vous avez envie. Au final, on pourrait se dire collectivement que ce n’est pas notre priorité, qu’en plus ça prend beaucoup d’énergie et donc se dire que ce n’est pas forcément souhaitable et qu’on ne le fait pas.  

 
Quel sera l’avenir de la cohabitation entre le numérique et l’environnement ? 

Malheureusement pour le moment, la plupart des indicateurs sont au rouge. On constate que sur les neuf frontières planétaires qui ont été définies par le Stockholm Resilience Center, on en a déjà dépassé sept. C’est-à-dire que l’état environnemental du monde est en train de se dégrader globalement. On voit que la façon avec laquelle on gère nos ressources n’est pas durable et malheureusement on voit aussi que l’empreinte du numérique est en permanence grandissante.

Donc s’il n’y a pas à un moment donnée une réaction pour cadrer un minimum les usages et qu’on ne se pose pas collectivement la question “quel est le numérique qu’on a envie de développer ?”, et bien, malheureusement, je pense que ça n’ira pas dans le bon sens. Ça continuera à galoper dans une fuite en avant techno solutionniste qui, actuellement, n’est pas soutenable.