S’ennuyer à l’ère du numérique   

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Analyse proposée par Selma Sikanou, jeune diplômée en éducation aux médias et autrice du mémoire : “« Quand je m’ennuie, je scrolle » : Exploration du rapport des adolescents à l’ennui et à leurs usages médiatiques”.

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Fixer le plafond, se tourner les pouces, regarder les mouches voler. Nous pensions nous en être débarrassés. Relégué à l’enfance, à l’adolescence, l’ennui ne concernerait que celles et ceux qui auraient “trop de temps”. Les adultes, eux, sont trop occupés pour s’ennuyer. Le vide, lui, n’aurait plus sa place.

Pourtant, il suffit parfois de quelques minutes sans rien à faire pour que le même réflexe apparaisse, celui de prendre son téléphone.

“Je m’ennuiiie”

La phrase est banale, presque anodine. Elle est souvent suivie d’une même réponse : “ Trouve-toi quelque chose à faire”. Et aujourd’hui, il n’a jamais été aussi facile de trouver comment s’occuper. Une notification, une vidéo Tiktok, une story Instagram, un jeu mobile, un message ou quelques heures de scroll suffisent pour remplir un moment vide.

Dans notre société, l’ennui est vite traité comme une anomalie à corriger, une perte de temps, un danger latent. Marquée par la connectivité permanente, l’immédiateté et l’optimisation du temps, elle lui laisse de moins en moins de place.

C’est justement là que se trouve un premier paradoxe. Nous vivons dans un environnement où les sollicitations n’ont jamais été aussi nombreuses. Nous pouvons écouter, regarder, répondre, publier ou découvrir quelque chose en quelques clics à n’importe quel moment. Nous sommes, en apparence, constamment stimulés. Alors pourquoi continuons-nous à nous ennuyer ?

Le numérique n’a donc pas simplement changé la manière dont nous occupons notre temps. Il a aussi transformé notre rapport à l’attention et aux temps morts. Quelques secondes d’attente deviennent insupportables et peuvent désormais être immédiatement remplies par un contenu. Le moindre vide peut être interrompu.

Les adolescents sont particulièrement concernés par cette question. La génération alpha a grandi avec un écran à portée de main et un accès presque permanent aux contenus, au divertissement. Ils ont rarement eu l’occasion d’apprivoiser réellement le vide. Reste une question. Pourquoi, avec autant de choses à regarder, ressent-on encore le besoin de se distraire ? Serait-ce notre société qui nous pousserait à masquer ce vide, presque insupportable, plutôt que de l’affronter ? 

Il était une fois l’ennui

“S’ennuyer”, ce verbe sonne presque comme un aveu. Nous l’utilisons à tout escient mais savons-nous réellement le définir ? S’ennuyer n’a jamais voulu dire la même chose selon qui le vit et selon l’époque à laquelle on le vit.

Pour le philosophe Lars Svendsen, l’ennui serait une difficulté à s’engager dans une activité que l’on trouve satisfaisante. L’ennui n’est donc pas simplement l’absence d’activité, il implique aussi un rapport particulier à ce que l’on fait et à notre capacité à y trouver du sens.

Son statut a lui aussi évolué au fil de l’histoire. Autrefois associé à l’oisiveté et à la faute morale, il a ensuite été perçu comme un privilège de classe, réservé à celles et ceux qui avaient du temps libre. Avec l’arrivée de l’ère industrielle, l’ennui est devenu une expérience plus collective. Chaque époque a ainsi son propre ennui.

Ce qui change aujourd’hui, ce n’est donc pas l’ennui lui-même mais l’intolérance qu’on lui porte, dans une société où tout s’accélère, y compris notre rapport au temps libre. Nous nous ennuyons peut-être autant qu’avant. Simplement, nous avons désormais toujours cet outil sous la main pour ne plus avoir à le supporter.

Ce vide reste pourtant mal vu. Dans une société où le temps est vécu comme une ressource à ne pas gaspiller, même les vacances, ce sanctuaire du repos, n’y échappent pas totalement. On s’y “repose”, certes, mais souvent dans le seul but de revenir plus performant, prêt à reprendre la course. Le repos devient alors un outil de productivité parmi d’autres. 

Mission braconnage du temps

Mais s’occuper de cette façon n’est peut-être pas si différent de ce que la société attend de tout le monde. Le sociologue Martin Hand emploie le terme anglais “busyness”, c’est-à-dire le fait d’être constamment occupé, dans le contexte de la culture temporelle de l’ère numérique. Paraître actif, même les yeux rivés sur un écran, envoie aux autres un signal, celui d’exister, de participer, de “ne pas perdre” son temps.

Le repas de famille, les transports, une file d’attente, les week-ends. Face à ces cadres contraints, ces temps qui nous sont volés, l’adolescent ne dit plus “je m’ennuie”, il prend son téléphone. Il s’invente ainsi une occupation qui fait écran à l’inactivité devenue difficile à assumer.

Le sociologue Michel De Certeau parle de “braconnage” pour décrire les tactiques par lesquelles les individus s’approprient ce qui organise leur quotidien. Simon Le Roulley applique cette idée au temps numérique. Le smartphone peut alors être vu comme un outil de cette appropriation. Dans un temps imposé, il permet de récupérer quelques minutes pour soi, un soupçon de liberté au cœur d’un temps que l’on ne contrôle pas totalement. Le téléphone, dans cette mise en scène, joue un rôle parfait. Entre deux cours, le week-end, dans les transports. Ce sont souvent ces interstices que le jeune aura tendance à investir en premier avec son téléphone. 

Le paradoxe du scroll

Reste à savoir ce qu’on fait de ce temps repris. Car si le téléphone est censé combler le vide, il peut aussi produire l’effet inverse. Une méta-analyse portant sur 59 études menées depuis 2003 observe un lien plus fort entre l’ennui et l’usage compulsif du numérique qu’entre l’ennui et un usage ordinaire. D’autres chercheurs proposent une explication à ce mécanisme. À force de recevoir toujours plus de stimulation, notre seuil de tolérance augmenterait et les moments calmes deviendraient de plus en plus difficiles à supporter. À force de fuir le vide par l’écran, on finit ainsi par s’ennuyer du scroll lui-même. Le geste devient alors automatique. L’adolescent ouvre l’application sans même chercher quelque chose de précis, il fait défiler sans vraiment lire, il repose le téléphone sans être plus avancé.

Pourquoi, alors, continuer à scroller, si cela n’apaise même plus l’ennui ? Une partie de la réponse tient au lien social. L’enquête #Génération2020 montre que les jeunes utilisent les fonctions dites sociales du smartphone pour rester en contact avec leurs amis et leur groupe. Le téléphone permet de maintenir le lien, de communiquer et de partager avec les autres. S’arrêter, c’est alors aussi risquer de se retrouver seul face à soi-même.

Mais une autre partie de la réponse est plus inattendue. Une étude de l’université de Washington a observé comment les jeunes vivent ce flux ininterrompu de contenus, qu’ils appellent une “soupe de contenu”. Vidéos, messages, photos, publicités s’enchaînent sans lien entre eux, sans début ni fin, un mélange continu où plus rien ne se distingue vraiment. Les résultats montrent que ce qui procure le plus de satisfaction, ce n’est pas le scroll en lui-même mais le moment où l’on trouve quelque chose à partager avec un.e ami.e. Derrière le scroll sans but se cache donc aussi une recherche de lien et parfois d’inspiration, plutôt qu’une simple fuite du vide. Le numérique n’est donc pas seulement ce qui empêche de s’ennuyer. Il peut aussi devenir un endroit où naît une idée, une découverte, un début de créativité, ce qui rend la question plus complexe qu’un simple face-à-face entre l’ennui et l’écran. 

Un espace plus sain pour s’ennuyer ?

Un focus group mené auprès d’adolescents, dans le cadre d’un mémoire consacré à l’ennui et aux réseaux sociaux, le confirme. Ils ont conscience, même vaguement, que ces applications sont faites pour capter leur attention et “voler leur temps”. Ils sentent également que le scroll ne soulage pas toujours leur ennui. Certains vont jusqu’à mentir sur leurs heures d’écran, une honte partagée plus qu’un secret bien gardé. Ce n’est donc pas seulement un problème de conscience. C’est l’absence d’un espace où ces voix pourrait s’exprimer sans provoquer aussitôt la peur de ce même jugement que celui posé sur l’ado avachi sur son téléphone.

Et si l’ennui n’était pas ce qu’on croit ? Pas une panne, pas un échec, pas un état qui est voué à un résultat négatif mais plutôt un espace que l’on s’offre à nous-même. La psychologue Sophie Marinopoulos en a même fait le titre d’un livre, Les Trésors de l’ennui. Elle y montre que s’ennuyer permet à l’enfant de se détacher un peu de ses parents, d’ouvrir sa conscience au rêve, au désir, à une forme de liberté. Ce qui vaut pour l’enfant vaut sans doute aussi pour les adolescents et même pour l’adulte. Il ne s’agit pas ici de diaboliser le scroll ou le téléphone, ni de promettre une vie sans écran aux futurs jeunes mais peut-être simplement de ne plus avoir peur de s’ennuyer et oser questionner le vide et le “rien”, pouvoir y mettre des mots.

La vraie question n’est donc peut-être plus seulement de savoir combien de temps un adolescent passe sur son téléphone mais pourquoi nous avons fait du vide quelque chose de lourd et dont il faut absolument se débarrasser.

Et vous, à quand remonte la dernière fois où vous n’avez réellement rien fait ? 

Selma Sikanou, jeune diplômée en éducation aux médias


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  • Sikanou, S. (2026).« Quand je m’ennuie, je scrolle » : Exploration du rapport des adolescents à l’ennui et à leurs usages médiatiques [Mémoire de master]. Institut des Hautes Études des Communications Sociales / Université Catholique de Louvain.
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  • Tam, K. Y. Y., & Inzlicht, M. (2024). People are increasingly bored in our digital age. Communications Psychology, 2, 104. https://doi.org/10.1038/s44271-024-00155-9