Analyse proposée par Célo, travailleuse de l’asbl Tactic et contributrice de Curseurs

Depuis le début des années 2000, Tactic soutient celles et ceux qui refusent de confier leurs données aux géants du numérique. Nous accompagnons des structures désireuses d’opter pour des outils plus éthiques et nous contribuons à informer et à sensibiliser au sujet des enjeux du numérique.
Depuis 2023, nous publions le journal Curseurs, qui se veut à la fois un media de diffusion des idées et un espace de débat que tout le monde peut investir. Car lorsque le numérique touche toutes les facettes de nos vies, il est indispensable que chacun·e, même non spécialiste, puisse avoir une parole légitime sur ce qui touche à son vécu.
A partir de notre posture d’accompagnant·e·s à la transition numérique, et en présentant des ressources publiées dans notre journal ou disponibles au prêt dans notre bibliothèque1, nous vous proposons ici une réflexion autour des rythmes que les outils numériques nous imposent… et ce que le changement bouscule.
Il y a 25 ans : le web, catalyseur de l’information
Notre activité s’inscrit dans la continuité de Collectifs.net, une structure informelle qui proposait des outils pour soutenir les luttes bruxelloises il y a plus de 20 ans. « Collectifs.net » a aussi donné naissance à « Domaine Public », un projet d’hébergement associatif, indépendant et autogéré, avec lequel nous sommes particulièrement lié·e·s.
En 25 ans d’activité, Tactic a été témoin des transformations qu’Internet puis le numérique dans toutes ses dimensions (services en ligne, applications et gadgets connectés…) a amené dans nos vies et dans les pratiques du monde associatif et culturel. Ainsi, dans l’interview « Domaine Public : une histoire belge du Web indépendant » parue dans notre journal Curseurs, Denis, cofondateur du projet, raconte qu’il y a un quart de siècle, « militer » était bien différent : pour diffuser ses idées, il fallait distribuer des tracts, accrocher des affiches, passer par presse officielle… Et pour communiquer « rapidement » des informations au sein d’un collectif, on se servait des listes téléphoniques.
Pour les associations ou les collectifs militant·e·s, la démocratisation d’Internet a eu un impact considérable. Elle a permis d’amplifier et d’accélérer la diffusion des idées. En facilitant l’accès à la publication, des plateformes du web indépendant comme Spip ou Indymédia ont renforcé la portée de la parole et la capacité de circulation de l’information. Internet a transformé et dynamisé les mobilisations collectives.
Aujourd’hui : le capitalisme numérique
Au fil du temps, la numérisation n’a fait qu’acquérir une importance croissante. Dans le secteur associatif comme ailleurs, les outils informatiques sont devenus centraux, non seulement dans la communication – site internet, e-mails, messageries, listes de diffusion, etc. – mais aussi dans le travail lui-même – drives, édition collaborative, visioconférence, etc. Or, ce sont surtout les services des géants de la Tech qui ont fini par s’imposer. Au cœur de ce web commercial, les plateformes des médias sociaux (Facebook, YouTube, Twitter, Instagram…) ont joué un rôle prépondérant, supplantant les sites web et les autres canaux de diffusion. Elles ont facilité et accéléré davantage la diffusion des idées dans les fils d’actualités, mais elles ont surtout soumis l’information au contrôle de leurs algorithmes, eux-mêmes contraints par les impératifs de rentabilité de ces entreprises.
Les plateformes des GAFAM2 ont volé nos libertés avant d’accaparer notre attention – notre « temps de cerveau ». Car le modèle économique de leurs services gratuits repose sur la collecte des données et l’engagement des utilisateur·ice·s : chaque interaction est consignée et analysée pour profiler leurs centres d’intérêt, de manière à leur proposer d’autres contenus susceptibles de les intéresser… et notamment des publicités. La clé de cette économie : manipuler nos mécanismes cognitifs par shots successifs de dopamine pour s’assurer que chacun·e reste un maximum de temps collé à l’écran.
Aujourd’hui : des plateformes « simples et intuitives »
Certaines plateformes sont devenues des monopoles ; et certains outils sont devenus incontournables. Au-delà d’interfaces qui nous maintiennent captif·ve·s, les GAFAM ont conçu des logiciels « simples et intuitifs ». Dans l’Éloge du Bug, Marcello Vitali-Rosati compare leurs applications à la lampe d’Aladin qu’il suffit de frotter pour qu’un génie s’en échappe, proposant d’exaucer nos désirs.
Au travers de cette comparaison, le philosophe souligne d’une part le défaut de réflexion qu’engage l’usage de ces outils : on est invité·e·s à les utiliser, même sans les comprendre, sans savoir ce que l’on veut en faire ou ce que l’on voudrait qu’ils fassent pour nous. D’autre part, il met en évidence la dissimulation et l’immédiateté qui caractérisent notre usage de ces produits : il n’est pas besoin de comprendre comment ils fonctionnent ou de lire le mode d’emploi pour pouvoir les utiliser. Comme la main qui caresse la lampe, le doigt qui clique ou glisse sur l’écran donne l’impression d’un geste naturel, évident. Les solutions des géants de la Tech nous dispensent du temps d’apprentissage. Mais cette facilité se conjugue aussi avec une occultation, dépossession de la compréhension de leur fonctionnement… Où sont stockées les données ? Qui y a accès ? Quel impact énergétique nos usages engagent ?
Enfin, simplicité et immédiateté renvoient à la performance et à l’efficacité : les outils doivent être conçus pour fonctionner. Ils répondent à ce que le philosophe appelle l’« impératif fonctionnel ».
Pourtant, qui ne s’est pas déjà égaré dans les portails de Google ou de Microsoft ? Et si le génie de la lampe ne faisait en fait que réaliser ses propres désirs ? Dès que l’usage se complexifie un peu – ou dès que l’on recherche des fonctionnalités un peu gênantes du point de vue de ces entreprises (par exemple désactiver l’historique de ses recherche ou de sa localisation dans son compte Google…), l’application conçue pour être simple et intuitive se transforme en labyrinthe.
Les outils des géants du numérique que nous utilisons au quotidien ne sont pas neutres. Par la conception de leurs interfaces et les logiques de fonctionnement qu’ils implémentent, ils traduisent la vision politique et le projet économique et social des entreprises qui les conçoivent.
Aujourd’hui : Faire un pas de côté
Tant que les outils fonctionnent, rien n’amène à les questionner. Mais lorsque le « bug » intervient, il rompt avec l’« impératif fonctionnel », entravant les usages et engageant à s’interroger. Dans son livre, Marcello Vitali-Rosati, explique que l’arrêt induit par le dysfonctionnement est un préalable à l’émergence d’une pensée critique sur les technologies numériques et leur déploiement.
Accompagner des structures à sortir des solutions de Google ou Microsoft en leur offrant d’autres outils alternatifs, c’est leur offrir un échappatoire sans renoncer au numérique. Mais c’est aussi interroger l’impératif fonctionnel et la logique de productivité sous-jacente à leurs outils. Dans le second numéro de Curseurs consacré à l’éducation, nous avons interviewé Laurence Rassel, alors directrice de l’Ecole de Recherche Graphique en phase de « dégooglisation ». Dans cette interview, elle relève la difficulté à freiner, à prendre du temps pour penser les pratiques de travail et imaginer comment travailler autrement. Adopter d’autres logiciels ne se fait pas sans frictions. Or, même dans une école dont l’espace pédagogique « se veut un espace d’expérimentation, un espace de freinage où l’on fait place à l’essai et donc à l’erreur », on se « heurte à l’obligation […] de faire tourner boutique ». Dans ce même numéro, Pierre Huyghebaert, enseignant dans l’atelier de typographie à La Cambre, qui tente aussi d’amener ces étudiant·e·s à utiliser des logiciels libres, exprime également la difficulté – mais l’importance – de pouvoir prendre le temps pour interroger les façons de faire et ouvrir les boites noires que sont certains logiciels dans le cadre pédagogique.
Cheminer vers des logiciels alternatifs à l’échelle comme une école ou une association, c’est prendre le temps de changer ses habitudes et parfois d’expérimenter d’autres manières de travailler avec le numérique ; c’est imprimer un ralentissement vis à vis de l’urgence du travail, dans un contexte où la productivité – voire la rentabilité – sont devenues la norme.
Mais ce pas de côté engage aussi à re-politiser les logiciels et les plateformes que nous utilisons au quotidien. Pourquoi, pour le catering d’un événement associatif, ferait-on appel à un traiteur bio – et plus cher – plutôt qu’à Sodexo ? Pourquoi ne viendrait-il même pas à l’idée de commander chez McDo ou Burger King ?
Il paraît évident que le choix d’un traiteur n’est pas neutre… Alors si ce que nous mettons dans nos assiettes est déjà politique, pourquoi recourir à WhatsApp, Sharepoint ou Zoom – ces plateformes auxquelles nous confions des données parfois sensibles et déléguons nos capacités techniques d’organisation collective – ne le serait-il pas également ?
Et demain ?
Derrière les plateformes « simples et intuitives » se cachent aussi leurs réalités matérielles : les quantité astronomiques de serveurs logés dans les centres de données, les infrastructures réseau qui les connectent, les installations électriques qui les alimentent… et bien sûr tous les composants électroniques qui équipent nos appareils connectés, soigneusement dissimulés derrière leur coque brillante et leur bel écran. Or, des conditions de la production de cette « technostructure » – extraction de ressources non-renouvelables, désastres écologiques et sanitaires, exploitation des travailleurs et des travailleuses dans les pays du Sud global – à sa consommation en eau et en électricité, l’impact des technologies numériques n’a rien de réjouissant. Et sa durabilité pose question : dans une quinzaine d’années, en effet, on pourrait déjà ressentir les effets de pénurie pour certains matériaux indispensables à la fabrication de nos appareils.
Par ailleurs, la manière dont la numérisation s’impose interroge : encouragée par les entreprises du numérique et poussée par leurs lobbys auprès des institutions politiques, elle est vendue comme un progrès, une modernité nécessaire, inéluctable et forcément bénéfique à l’humanité. Pourtant son déploiement renforce les mécanismes de contrôle et accroît les inégalités. Et, mise en œuvre dans l’administration, elle prive certaines personnes de l’accès à leurs droits.
Le développement actuel de l’IA, plus particulièrement l’IA dite générative, accentue ces problèmes environnementaux et sociaux et participe pleinement de l’idéal de productivité des Big Tech. La manière dont cette technologie impacte le travail est déjà bien visible (quoique les gains de temps identifiés doivent être interrogés – en effet, non seulement l’IA ne ferait pas toujours gagner du temps, mais l’illusion de productivité induite par sa rapidité d’exécution conduirait à travailler plus3). Au final, au-delà d’une nouvelle accélération soutenue par le numérique, l’effet de l’IA sur nos rythmes de travail et sur nos vies pourrait surtout être celui d’un « taylorisme augmenté ».
Pour Joan Sebastian Carbonell, l’IA prolongerait et intensifierait en effet le taylorisme né dans les usines Ford. À l’époque, la mise en place des chaînes de montage simplifient et parcellisent le travail, une méthode qui permet de réduire le temps de fabrication et de produire plus, mais aussi d’engager des ouvriers sans qualifications, de mieux contrôler le rythme du travail et de déposséder les travailleurs de leur savoir-faire… Dans la même logique, le déploiement de l’IA générative conduirait à une « dépossession machinique », une perte de geste créatif pour les professionel·le·s qualifié·e·s (journalistes, traducteur·ice·s, etc.), alors que le contrôle des « patrons » est devenu celui des algorithmes.
Prendre le temps…
Dans ses travaux, le biologiste Olivier Hamant s’inspire du vivant pour critiquer la recherche de performance qui caractérise les sociétés modernes. Dans un monde où les crises sont de plus en plus nombreuses, il faudrait selon lui plutôt s’inspirer de la robustesse : un principe qui a conduit l’évolution des êtres vivants à sélectionner plutôt des caractéristiques résilientes et adaptatives.
Face aux monopoles des Big Tech et leur idéal de performance, de productivité, faire le choix de logiciels libres, héberger des services numériques en Belgique ou tisser des liens entre des acteurs techniques locaux sont des pistes de solutions. Adopter un Nextcloud hébergé par Domaine Public ou Nubo4 plutôt que les drives de Google ou Microsoft, c’est stocker ses données dans un centre de données à proximité de Bruxelles, plutôt que de les répliquer sur des machines aux quatre coins du monde. Utiliser des logiciels libres, et éventuellement une distribution Linux, c’est faire durer son ordinateur plus longtemps, évitant la production et l’achat de nouveaux matériels. Les alternatives se caractérisent par la souveraineté autant que par la sobriété5. Et les logiciels libres participent d’une philosophie des communs, où le code s’écrit à plusieurs mains et se partage. Ils constituent les briques d’un équilibre numérique qui fait sens, nous respecte et nous ressemble.Mais en regard des problèmes sociaux et environnementaux posés par le numérique, d’autres questions doivent être posées. C’est pourquoi Curseurs se veut aussi le relai des voix qui interrogent la numérisation en tant que telle et la manière dont elle est imposée –
par exemple le projet de « code du numérique » issus d’ateliers participatifs à Bruxelles ou la campagne « Right to offline » de l’asbl Lire et Écrire. Dans notre bibliothèque, l’ouvrage « Numérique, on arrête tout et on réfléchit » d’Yves Marry et le petit manifeste de Julia Laïnae et Nicolas Alep « Contre l’alternumérisme », invitent à prendre le chemin de la déconnexion, voire à « désinformatiser » le monde.
Sortir de l’impératif fonctionnel sous-jacent aux outils numériques des GAFAM, c’est prendre le temps de se demander : Quels outils voulons-nous ? Mais aussi : quel numérique voulons-nous ? Et surtout : quel monde voulons-nous ?
Célo, travailleuse de l’asbl Tactic et contributrice de Curseurs
CC BY SA
- L’inventaire de nos ouvrages, disponibles au prêt, est accessible sur : https://inventaire.io/users/tactic ↩︎
- Acronyme pour désigner Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft ↩︎
- Voir sur le site de la RTBF, « L’IA augmenterait votre charge de travail au lieu de vous faire gagner du temps ». En ligne : https://www.rtbf.be/article/l-ia-augmenterait-votre-charge-de-travail-au-lieu-de-vous-faire-gagner-du-temps-11679186 ↩︎
- Voir : https://nubo.coop/fr/ ↩︎
- Lire à ce propos notre brochure « Numérique durable. Limitez l’impact de vos
usages numériques ». En ligne : https://www.slow-it.be/brochure ↩︎
A lire dans Curseurs
Numéro 2
– « La technologie de l’aliénation : l’attention, dernier bastion du capitalisme » Compte rendu de La guerre de l’attention : comment ne pas la perdre par Annie Randazzo
– « L’Erg : une école en lecture/écriture ? ». Interview de Laurence Rassel par Curseurs
– « Enseigner la typographie au risque du libre ». Interview de Pierre Huyghebaert par Curseurs
– « Aller jusqu’au bout de la critique ». Compte rendu de Contre l’alternumérisme par Maxime.
Numéro 4
– « Panne, bug, arrêt, pénurie… Des outils pour questionner les technologies ? ». Compte rendu de l’Eloge du Bug par Erick Mascart.
Numéro 6
– « Domaine Public : une histoire belge du Web indépendant ». Interview de Denis et Aurélie, par Célo, HgO et Aliens.
A découvrir dans notre bibliothèque
– Marcello Vitali-Rosati, Eloge du Bug. Zones, 2024.
-Marry, Yves et Souillot, Florent. La guerre de l’attention : comment ne pas la perdre. L’Échappée, 2022
– Yves Marry – Numérique, on arrête tout et on réfléchit. Éditions Rue de l’échiquier, 2023.
– Julia Laïnae et Nicolas Alep, Contre l’alternumérisme. La Lenteur, 2023.
– Juan Sebastian Carbonel, Un tylorisme augmenté. Éditions Amsterdam, 2025.
Sur le web
– Arte, Dopamine d’Arte : https://educ.arte.tv/serie/dopamine-tous-les-episodes


