Interview de Green IT Belgium

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« Il y a l’aspect quasi virtuel du numérique : on travaille dans des nuages, c’est peu tangible alors qu’il y a des câbles sous-marins pour relier tout ça. »

Olivier Vergeynst est le patron de Green IT Belgium, une société spécialisée dans le conseil aux entreprises en matière de sobriété numérique et de réduction de l’impact environnemental du numérique.

Pourquoi une entreprise commerciale dont le but est de gagner de l’argent pourrait s’intéresser à un usage raisonnable du numérique et faire appel à vos services ?

Il y a trois grands cas de figure. Premièrement, de plus en plus d’entreprises sont désireuses de réduire leur impact environnemental dans tous leurs départements et donc il est logique de prendre l’informatique en considération. Deuxièmement, il peut y avoir la volonté de réduire ses coûts et en passant au green IT, il y a moyen de réduire ses coûts et de se préparer au changement prochain de législation européenne en la matière. Troisièmement, de plus en plus de jeunes recrues dans les entreprises amènent avec eux une préoccupation environnementale et c’est pour répondre à leurs attentes, voire pour faciliter leur recrutement, que des entreprises se préoccupent de l’impact du numérique.

Quel type d’entreprises coachez-vous actuellement ?

Il y a une formule de « membership » chez nous : un accompagnement à long terme et des échanges entre entreprises qui participent au programme, comme Belfius, Luminus, La Croix-Rouge, ou aussi de plus petites missions comme chez bel-RTL, l’hôpital Saint-Pierre à Ottignies, des PME.

Le grand public ne se rend pas toujours compte des enjeux environnementaux liés au numérique, qui sont impalpables. Pourquoi est-il peu conscientisé à ces aspects ?

Il y a l’aspect quasi virtuel du numérique : on travaille dans des nuages, c’est peu tangible alors qu’il y a des câbles sous-marins pour relier tout ça, d’énormes data centers, cela a un impact. Et puis il y a les équipements : il faut fabriquer tout ça. Et en réalité, la quasi-totalité de l’empreinte numérique vient des équipements des utilisateurs. Les ¾ de l’empreinte vient de la fabrication. Un petit smartphone, ça n’a l’air de rien, c’est léger et pourtant il a fallu extraire des centaines de tonnes de matières premières, de roches pour extraire quelques grammes de ces fameuses terres rares dont on a besoin dans tous nos équipements. Le problème de ces terres rares, c’est qu’elles sont en compétition : elles sont utilisées par l’informatique mais aussi par le secteur de l’énergie renouvelable, les batteries pour les véhicules électriques, par les équipements médicaux. Personnellement, je préfère qu’on garde plus longtemps des équipements médicaux de pointe plutôt qu’avoir la dernière version d’un smartphone.

Certaines entreprises, pourtant, ont impérativement besoin d’être à la pointe en informatique, et ne peuvent se permettre de louper une mise à jour, laquelle va peut-être nécessiter de nouveaux appareils. Que pouvez-vous leur conseiller ?

Effectivement, certaines entreprises sont poussées par leurs fournisseurs sous peine d’être frappées d’obsolescence dans leurs programmes. Elles n’ont pas le choix, mais il n’empêche qu’elles peuvent donner une seconde vie à leurs équipements soit en interne auprès des utilisateurs qui n’ont pas besoin des tout derniers logiciels, soit via des entreprises de reconditionnement. L’autre possibilité, c’est d’exiger à ses fournisseurs une garantie selon laquelle les logiciels tourneront toujours dans cinq ans sur les machines achetées aujourd’hui. Des grandes entreprises commencent à intégrer cette donnée dans leurs logiciels.

Et cela leur permet donc aussi d’économiser de l’argent ?

En effet, mais cela ne s’arrête pas là : en ayant une meilleure architecture informatique, en faisant de l’éco-design de ses services, on est capable de réduire ses besoins, on a besoin de moins de serveurs. Un exemple parlant, c’est LinkedIn : ils avaient une telle croissance qu’ils étaient continuellement obligés d’ajouter des data centers mais leur business model allait se casser la figure parce que ça leur coûtait trop cher. Ils ont totalement revu leur infrastructure, cela leur a permis de diviser par 112 le nombre de serveurs dont ils avaient besoin. En réalité, ils ont décidé de réduire par 30 le nombre de serveurs et ont pu continuer d’absorber leur croissance sans nouveaux serveurs.

Un autre secteur qui consomme d’énormes volumes de données, c’est celui de la vidéo et du gaming. On parle aujourd’hui d’écrans 8K qui vont arriver sur le marché, ce qui va obliger les producteurs de contenus à faire des jeux ou des vidéos encore plus lourds. Ce secteur, d’après vous, se rend-il compte de son impact sur l’environnement ?

Oui, il s’en rend compte. On l’a vu pendant le confinement : ce n’était pas lié à l’environnement mais à l’impact sur la bande passante lorsque Netflix et YouTube se sont vus demander par les autorités de diminuer la définition de leurs vidéos pour garder de la bande passante pour le télétravail. Le problème, c’est que l’impact environnemental de nos actions n’est pas chiffré, il n’y a pas de coût financier. Dès le moment où on va commencer à taxer ceux qui polluent ou favoriser fiscalement ceux qui font des efforts, YouTube, Netflix et autre vont aller vers des formules moins chères avec de la basse définition et des formules premium avec des très hautes définitions. Cela dit, il ne faut pas tomber dans l’écologie punitive mais conscientiser les gens. Vous me parlez de vidéo, alors je vais donner un exemple tout simple : un passager de train qui regarde une vidéo sur son smartphone ne sait pas qu’il peut télécharger la vidéo chez lui en wifi avant de partir et réduire par trois son impact environnemental par rapport à un téléchargement en 4G dans le train.

André Blavier de l’Agence du Numérique, préconise l’envoi de notifications directement sur les appareils des usagers pour les avertir de leur consommation de données : c’est une idée qui pourrait être acceptée par les consommateurs ?

Ah oui, on le voit bien sur les enquêtes sur les achats de biens : les gens sont prêts à payer 30% de plus pour avoir un bien « responsable ». Et je pense que dans les applications, ce doit être la même chose : si les gens reçoivent une notification de Spotify leur conseillant de sauvegarder une chanson qu’ils écoutent régulièrement plutôt que la télécharger sans cesse, ce serait bien vu du moment que cela ne les force pas, ou que ça ne sature pas leurs mémoires. Il y a moyen aussi d’utiliser la gamification : certaines banques avertissent leurs clients de l’impact carbone des produits ou services qu’ils achètent et on peut mettre une limite à cet impact carbone. Donc si on peut le faire dans une banque, on peut le faire sur Spotify, YouTube, et compagnie.

Infos : https://greenitbelgium.be/